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Antonine en sortit avec peine, et soudain, comme elle arrivait à un espace plus libre, elle s’arrêta net en étouffant un cri. À dix pas d’elle, et, comme elle, s’arrêtant net dans un même mouvement de surprise, apparaissait la silhouette d’un homme dont elle n’avait pu oublier, à quatre jours d’intervalle, la stature puissante, les épaules énormes et l’âpre visage.

C’était l’inspecteur Gorgeret.

Si peu qu’elle l’eût entr’aperçu dans l’escalier du marquis, elle ne s’y trompa pas : c’était lui. C’était le policier dont elle avait entendu la voix rude et les intonations hargneuses, celui qui l’avait suivie dans la gare et qui avait annoncé son dessein de mettre la main sur elle.

Le dur visage prit une expression barbare. Un rire méchant tordit sa bouche, et il grogna :

— Ça, c’est de la veine ! La petite blonde que j’ai ratée trois fois l’autre jour… Qu’est-ce que vous faites là, petite demoiselle ? Alors, vous aussi, vous vous intéressez à la vente du château ?

Il fit un pas en avant.

Effrayée, Antonine eût voulu s’enfuir, mais, outre qu’elle n’en avait pas la force, comment l’aurait-elle pu, acculée aux obstacles qui l’eussent empêchée de courir ?

Il fit un pas de plus, en se moquant.

— Pas moyen de s’enfuir. On est bloquée. Quelle revanche pour Gorgeret, hein ? Voilà que Gorgeret qui depuis tant d’années ne quitte pas de l’œil l’affaire ténébreuse de ce château, et qui n’a pas cru devoir manquer l’occasion de venir fureter ici au jour de la vente, voilà qu’il se trouve nez à nez avec la maîtresse du grand Paul. Si vraiment il y a une providence, vous avouerez qu’elle me protège outrageusement.

Un pas encore. Antonine se raidissait pour ne pas tomber.

— Il me semble qu’on a peur. On