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à déposer les bijoux sur la terre du vase. Geste tout naturel, dépôt provisoire, et que le hasard et la bêtise des hommes ont rendu définitif.

— Comment… définitif ?

— Dame ! Les plantes se sont flétries, des feuilles sont tombées qui ont pourri également, et une sorte d’humus s’est formé qui recouvre le dépôt comme la plus inaccessible des cachettes.

D’Erlemont et Antonine se taisaient, impressionnés par tant de certitude paisible :

— Comme vous êtes affirmatif ! fit d’Erlemont.

— J’affirme, parce que c’est la vérité. Il vous est facile de vous en assurer.

Le marquis hésita. Il était très pâle. Puis il refit le geste accompli par Élisabeth Hornain. Il se haussa sur la pointe des pieds, tendit le bras, fouilla parmi l’agglomération de terreau humide que le temps avait formée au fond du vase, et murmura en frémissant :

— Oui… ils sont là… On sent les colliers… les facettes des pierres… les montures qui les relient… Mon Dieu ! quand je pense qu’elle portait ces choses !

Une telle émotion l’accablait qu’il osait à peine aller jusqu’au bout de son acte. Un à un il tira les colliers. Il y en avait cinq. Malgré tout ce qui les salissait, le rouge des rubis, le vert des émeraudes, le bleu des saphirs éclataient, et des parcelles d’or étincelaient. Il murmura :

— Il en manque un… Il y en avait six…

Ayant réfléchi, il répéta :

— Oui… il en manque un… il manque le collier de perles que je lui avais donné… C’est étrange, n’est-ce pas ? Celui-ci aurait-il été volé avant qu’elle n’ait déposé les autres ?

Il énonçait les questions sans y attacher beaucoup d’importance, cette dernière énigme lui paraissant insoluble. Mais les regards de Raoul et de Gorgeret se croisèrent. L’inspecteur songeait :

« C’est lui qui a subtilisé les perles… se dit l’inspecteur. Il nous joue la comédie du sorcier, alors que, dès ce matin, ou dès hier, il a tout fouillé et prélevé sa part du butin… »

Et Raoul hochait la tête et souriait avec un air de dire :

« C’est ça, mon vieux… Tu as mis le doigt sur le pot aux roses… Que veux-tu ? il faut bien vivre… »

La naïve Antonine, elle, ne fit aucune supposition. Elle aidait le marquis à ranger et à envelopper les colliers de pierres précieuses. Quand ce fut terminé, le marquis d’Erlemont entraîna Raoul vers les ruines.

— Continuons, disait-il. Parlez-moi d’elle, de ce qui s’est passé. Comment est-elle morte ? Qui l’a tuée, la malheureuse ? Je n’ai jamais oublié cette mort atroce… Je ne me suis pas remis de ma peine… Je voudrais tant savoir ! Racontez-moi…

Il interrogeait comme si Raoul détenait entre ses mains la vérité sur toutes choses, ainsi qu’un objet caché sous un voile et qu’on peut découvrir à son gré. Il devait suf-