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nèrent de nouveau. Alors, il céda et un dialogue en sourdine s’établit entre M. Raoul, de l’entresol, et le sieur Courville, secrétaire du marquis d’Erlemont.

— Parle… dégoise… Le marquis est chez lui ?

— Oui, et le sieur Valthex vient de le quitter.

— Valthex ! Valthex, aujourd’hui encore ! Sacrebleu ! le personnage m’est d’autant plus antipathique qu’il poursuit évidemment le même but que nous, et que ce but il doit le connaître ; tandis que, nous, nous l’ignorons. As-tu entendu quelque chose à travers la porte ?

— Rien.

— Tu n’entends jamais rien. Alors, pourquoi me déranges-tu ? Laisse-moi dormir, sacrebleu ! Je n’ai rendez-vous qu’à cinq heures, pour aller prendre le thé avec la magnifique Olga.

Il referma. Mais la communication avait dû le réveiller tout à fait, car il alluma une cigarette, sans néanmoins quitter le creux de son fauteuil.

Des ronds de fumée bleue montaient au-dessus du dossier. L’horloge marquait quatre heures dix.

Et, brusquement, un coup de timbre électrique, qui venait du vestibule, de la porte d’entrée. Et en même temps, entre les deux fenêtres, sous la corniche, un panneau glissa, sous l’action, évidemment, d’un mécanisme commandé par le coup de timbre.

Un espace en forme de rectangle, de la longueur d’un petit miroir, fut découvert, un petit miroir illuminé comme un écran de cinéma et qui réfléchissait le visage charmant d’une jeune fille blonde aux bandeaux ondulés.

M. Raoul bondit, en chuchotant :

— Ah ! la jolie fille !

Il la regarda une seconde. Non, décidément, il ne la connaissait pas… il ne l’avait jamais vue.

Il fit jouer un ressort qui ramena le panneau. Ensuite il se regarda, à son tour, dans une autre glace qui lui renvoya l’image agréable d’un monsieur de trente-cinq ans environ, bien découplé, de tournure élégante, et de mise impeccable. Un monsieur de cette sorte peut recevoir avec avantage la visite de n’importe quelle jolie fille.

Il courut au vestibule.

La visiteuse blonde attendait, une enveloppe à la main, une valise près d’elle sur le tapis du palier.

— Vous désirez, madame ?

— Mademoiselle, dit la personne à voix basse.

Il reprit :

— Vous désirez, mademoiselle ?

— C’est bien ici le marquis d’Erlemont ?

M. Raoul comprit que la visiteuse se trompait d’étage. Tandis que la jeune fille avançait de deux ou trois