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Entre les deux fenêtres, qui avaient vue sur l’admirable perspective de la Seine, un fauteuil tournait le dos à la porte d’entrée, haussant son vaste dossier à capitons.

Tout contre ce fauteuil, à droite, un petit guéridon supportait un coffret qui avait l’apparence d’une cave à liqueurs.

Une horloge plantée contre le mur, dans une gaine étroite, sonna quatre fois. Deux minutes s’écoulèrent. Puis, au plafond, il y eut trois coups frappés, à intervalles réguliers, comme les trois coups qui annoncent, au théâtre, le lever du rideau. Trois coups encore. Puis, soudain, retentit quelque part, du côté de la cave à liqueurs, un timbre précipité, comme celui du téléphone, mais discret, étouffé.

Un silence.

Et tout recommença. Trois coups de talon. Le grelottement sourd du téléphone. Mais, cette fois, l’appel ne prit pas fin et continua à jaillir de la cave à liqueurs comme d’une boîte à musique.

— Crebleu de crebleu de crebleu ! grogna dans le salon la voix éraillée de quelqu’un qui s’éveille.

Un bras surgit lentement, à la droite du vaste fauteuil tourné vers les fenêtres, un bras qui s’allongea vers le coffret du guéridon, un bras dont la main souleva le couvercle du coffret et saisit le récepteur téléphonique qui se trouvait logé à l’intérieur.

Le récepteur fut amené de l’autre côté du dossier, et la voix, plus nette, du monsieur invisible qui se vautrait dans le creux du fauteuil grommela :

— Oui, c’est moi, Raoul… Tu ne peux donc pas me laisser dormir, Courville ? Quelle idée stupide j’ai eue de mettre en communication ton bureau et le mien ! Tu n’as rien à me dire, n’est-ce pas ? Flûte, je dors.

Il raccrocha. Mais les coups de talon et l’appel téléphonique fonction-