Page:Leblanc - Contes Heroïques, parus dans Le Journal, 1915-1916.djvu/61

Cette page a été validée par deux contributeurs.


Grand premier rôle



À quarante ans, Hippolyte Dorgeval était un vieux cabot. Il avait joué, dans toutes les villes de province, où le théâtre n’ouvre qu’une fois par semaine, tous les vieux mélos, pièces patriotiques, drames historiques drames judiciaires qui montrent sous ses faces les plus brillantes le génie des grands premiers rôles. Et Dorgeval, à ses yeux, comme aux yeux des bons amateurs de ces diverses localités, était un grand premier rôle dans toute l’acception du mot.

Comme héros de pièces historiques, principalement, il se surpassait. Nul ne tirait flamberge avec plus de brio. Nul ne s’enveloppait plus superbement dans le manteau couleur de muraille, et ne provoquait une douzaine d’adversaires d’une voix plus sardonique et plus tonitruante. D’Artagnan ou la Môle, Bussy ou Lagardère, Hernani ou Triboulet, il était tout cela, comme s’il l’eût été par droit de naissance et par droit de nature. Il respirait la force. Il débordait de vaillance, de témérité folle et d’audace absurde, d’insolence et de truculence, de noblesse et d’abnégation. Il semait l’épouvante. Il était l’élan et la fougue. Il était celui qui se bat contre tous et qui l’emporte sur tous, celui qui donne sa vie sans raison, celui qui meurt en souriant, pour la gloire, pour une idée, pour rien.