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qui surveillaient son approche, prêts à s’étendre à ses côtés et à le toucher de leurs mains froides.

Insensiblement sa peur le conduisit à des précautions ridicules. Il se munit d’un revolver. Une lanterne allumée l’attendait. Du bout de sa canne il tâtait le gonflement inquiétant des draperies du vestibule. Il montait l’escalier à pas de loup. Il ouvrait la porte de sa chambre prudemment, avançait la tête, puis entrait et mettait le verrou. À droite se trouvait son lit, à gauche une grande glace qui descendait jusqu’au parquet. Il se jetait à terre d’un coup et longtemps se vautrait sur le ventre, son crâne nu à moitié englouti sous le meuble, les jambes écarquillées. Ensuite il fouillait tous les coins, bousculant les fauteuils, interrogeant les rideaux et les armoires.

Ce fut la torture de sa vieillesse. En plein jour ou dehors, son énergie ne se démentait point. Mais la nuit, l’ennemie le guettait au seuil de l’hôtel, l’étreignait aussitôt à la gorge, le rendait faible et poltron comme un enfant. Nulle révolte ne prévalait contre l’affaissement de ses nerfs et la débâcle de son cerveau.

Ce soir-là, de vieux camarades le forcèrent à souper. Il but beaucoup, de la