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SOUS LE LIT



On tenait le comte de Francourt pour brave. D’abord son nom évoquait une très longue suite d’ancêtres vaillants et d’exploits presque prodigieux. Puis personnellement il avait acquis une réputation d’audace et même de témérité, basée sur des faits incontestables, entre autres, ses prouesses durant la guerre, comme capitaine de francs-tireurs, et son heureux duel avec Dermont, un des premiers escrimeurs de Paris.

Il portait beau, malgré ses soixante ans et son absolue calvitie. Une couronne de cheveux blancs, une grosse moustache tombante, un grand corps sec, des gestes souples et décidés, lui donnaient un air de force et d’extrême distinction. Il fréquentait assidûment les salles d’armes. On le craignait. Il produisait l’impression d’un homme qui ne redoute rien au monde et pour qui le danger ne compte pas. On les respecte, ces gens-là.

Pourtant, chaque soir, quand il rentrait, le comte de Francourt regardait sous son lit.

Cette lâcheté, il tentait de l’excuser par le genre d’existence que lui avait imposé le hasard.

Au sortir du collège, on le mariait. Il adora sa femme, en fut sincèrement aimé. Ils formèrent un de ces heureux couples à qui suffisent les joies de la vie intime. L’immense et triste hôtel que la maison de Francourt occupait rue de Varenne, la comtesse l’emplissait de son rire, de sa grâce, de son unique pré-