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ce mystère sans doute qui fait que l’on existe pour autrui. Tout homme représente aux yeux de ses semblables, outre une image distincte, une somme de facultés, d’attributs et d’habitudes, qui s’évoque instantanément lorsque l’un des semblables songe à lui. Herledent n’évoquait rien. Il n’éveillait aucune idée. Il n’était pour personne au monde. Le fait qu’il respirait ne constituait ni une aide au bonheur de quelqu’un ni un empêchement.

C’est, une consolation, dans la solitude, de se dire : « Tel être pense à moi ! À cette minute, en dehors de mon existence propre, j’ai une autre existence, dix, vingt autres existences, car une, ou dix, ou vingt personnes pensent à moi ! »

Hélas ! il ne comptait que pour le caillou que foulaient ses pieds, pour l’oiseau qu’effarouchait sa présence. Il ne faisait de bien qu’à la terre qu’il cultivait, de mal qu’à la fleur qu’il brisait.

Les chiens ne quêtaient pas ses caresses. Les mendiants ne lui demandaient pas l’aumône.

À la fin, cette indifférence universelle le pénétra. Il devint pour lui ce qu’il n’avait point cessé d’être pour les autres, une sorte de fantôme, incolore, informe, presque invisible, puisque son aspect ne provoquait point d’impression. Il ne s’inquiéta plus de lui. Il ne souffrit plus, incapable d’émotions.

Les années coulèrent. Il en eut cinquante, il en eut soixante. Il mangeait et il buvait, mais ses aliments et son vin n’avaient nulle saveur. Il dormait, mais son sommeil n’avait point de rêves. Une brute vivait.


Or, un jour, Herledent aperçut dans son verger un gros coq, énorme, de plumage chatoyant, superbe de lenteur et de fatuité. À son approche, l’animal se sauva par un trou de la haie. Le lendemain il revint, le surlendemain de même, et durant toute une semaine.

Cette visite quotidienne prit l’importance d’une distraction. Elle déterminait chez Herledent comme une série de secousses répétées qui réveillaient son cerveau engourdi. Il le chérit, ce coq. Et dans le but de lui prouver son affection, il lui offrit une pâtée. L’autre s’enfuit.