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ABRAHAM CHIEN



« J’ai dans les mains les conditions essentielles du bonheur », se répétait-il souvent. Et il présentait ses deux paumes renversées, élargissait ses doigts et semblait soupeser quelque chose de palpable et de lourd.

De fait, la destinée le favorisait. Au collège où il fut élevé, ses maîtres respectèrent l’indolence de sa nature, et il mangeait parmi de riches condisciples, les mets bien préparés. À seize ans, sous la direction de sa bonne, il apprit le mystère de l’amour, ce qui lui évita de fâcheuses connaissances. En campagne, dès le premier engagement, il reçut une blessure insignifiante qui lui valut le repos, la médaille et une renommée de courage. Enfin, à vingt-trois ans, il perdait ses parents et héritait d’une jolie fortune.

Pourtant il se plaignait amèrement ; car il s’appelait Abraham Chien.

Le père et la mère Chien, « partis de très bas » pour arriver à une grosse situation dans les briques, aux environs de Caudebec, résolurent, quand il leur vint tardivement un fils, de rehausser le nom peu poétique de Chien par un prénom original et sonore. Ils choisirent Abraham.

C’était aggraver le cas du malheureux. Plus tard, il devait maudire ses parents.

Mais, dès l’abord, du jour où il fut livré au contact du monde, son supplice commença. « Ouaf, ouaf », criaient ses camarades, à son approche. Et on lui demandait :