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bonne heure !

Il lui caressa le dos et les épaules :

— Pauvre mignonne, il n’y en a pas gras, tu as bien besoin de te refaire.

Puis, apercevant la large bande de coutil gris qui entourait sa taille, il se fâcha. Pourquoi n’essayait-elle pas le corset de satin qu’il avait choisi lui-même ? Aidée par lui, l’enfant se délaça. Mais une honte soudaine l’envahit, et elle se tint debout, immobile. Son corps se devinait, fluet et malingre.

Les yeux fixes, les veines du front gonflées, M. Gavart regardait. Un gémissement rauque lui érafla la gorge. Mais il recouvra son sang-froid.

— Dépêche-toi de t’habiller, nous ferons un tour avant le dîner.

Il s’en alla, ennuyé de cette scène. Décidément, cette mâtine le remuait.

Au moment du départ, il recommanda de nouveau à Victor de surveiller Estelle sans relâche. Puis il ajouta :

— Comme nourriture, tu lui achèteras les choses les plus substantielles, ne lui refuse rien, il faut qu’elle engraisse, qu’elle engraisse beaucoup.

Deux années consécutives, M. Gavart passa le dimanche en Normandie. Les autres jours il travaillait. En prévision de l’heure exquise qu’il attendait si impatiemment, il régla dans le même sens les détails les plus infimes de sa vie. Ses pensées elles-mêmes furent soumises à une discipline rigoureuse et, avec une perversité profonde, il réussit à concen-