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ciété, elles accaparaient l’attention aux dépens des autres femmes. Elles devenaient instantanément le centre de toute réunion. On ne parlait que d’elles, on en voyait qu’elles. On défilait en leur présence, on les examinait, on les auscultait, on les soupesait. Les adolescents rougissaient et les vieillards piaffaient.

Elle fut horriblement malheureuse. Chaque minute apportait sa part d’opprobre. Tout la blessait, au plus profond de sa pudeur de femme, de ses instincts ombrageux, de ses croyances religieuses, de sa chasteté de vierge. Elle eût voulu s’anéantir.

Une joie lui échut, consolante. Elle aima, fut aimée.

C’était un grand jeune homme, fade et gauche. Longtemps il n’osa se déclarer. Son embarras donna de la hardiesse à Louise. Par lambeaux, elle lui arracha l’aveu définitif. Il fut admis à faire sa cour.

Tout de suite elle lui voua de la gratitude pour sa réserve et sa délicatesse. D’une nature également timide, ils restaient l’un en face de l’autre, presque silencieux, presque immobiles. À intervalles éloignés, l’un articulait une phrase ; l’autre, le front plein de sueur, bégayait une vague réponse. Jamais ils ne se regardaient. Une ébauche de poignée de main constituait leur seul contact.

Et Louise pensait à de douces choses. Son existence paisible ressuscitait. Rien ne l’effarait dans cette union. Sa naïveté lui permettait de croire qu’elle vivrait auprès de lui comme elle avait vécu près de sa sœur, en des relations aussi dis-