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belle salle de l’Anti collége ou des Ambassadeurs dont les boiseries encadrent cinq toiles célèbres, disposées pour la place et pour le jour qui les éclaire : c’est à droite et à gauche Mercure et les Grâces, la Forge de Vulcain, Pallas, Ariane, du Tintoret, et l’Enlèvement d’Europe, de Paolo Véronèze. Au milieu, voici la belle cheminée qui coûta dix mille écus d’or et fut exécutée par Scamozzi d’après les dessins du Titien. On assure que les deux colonnes de vert antique qui soutiennent la porte d’entrée du Conseil viennent du temple de Salomon. Tout cela n’est-il pas d’une richesse et d’une grandeur incomparables ?

Dans cette autre salle décorée par Antonio d’a Ponte et par Compagna sous la direction de Véronèze, voyez le siége du doge avec ses coussins affaissés, comme s’il venait à peine de les quitter. De chaque côté règnent les stalles des sénateurs ; c’est ici qu’on recevait les ambassadeurs en audience solennelle. De là on entre dans la salle des Cinq-Cents avec son merveilleux plafond auquel les plus grands peintres et les plus grands sculpteurs ne dédaignèrent pas de consacrer leur temps et leur savoir. En ce temps-là, on ne faisait pas encore de l’art pour l’art, comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire sans but, sans application, sans raison. Ces grands artistes italiens, les incomparables, surveillaient et dirigeaient les fabriques d’étoffes, d’armes, de bijoux et d’orfévrerie, de verrerie, de meubles et de décoration générale. Ils ne trouvaient pas que cela fût indigne de leur talent.

C’est à cette salle du grand Conseil qu’attient le pont des Soupirs ; par là, on allait vite aux prisons, c’est-à-dire à la mort. À côté se trouve aussi la salle de l’inquisition d’État ; une porte matelassée séparait seule les juges des bourreaux. C’est donc la le sanctuaire de cette justice terrible où trois hommes tenaient dans leurs mains la destinée de tout ce qui appartenait au territoire de la République. Le Conseil des Dix ne s’assemblait que la nuit ; les membres de ce Conseil étaient masqués, entourés d’une mise en scène effrayante, et les règlements, les condamnations, les hommes eux-mêmes, tout était secret. Le pont des Soupirs avec ses étroites fenêtres à grilles de marbre et ses exécutions mystérieuses, frappait de terreur les Vénitiens, bien plus que l’échafaud qu’on dresse en plein jour sur nos places publiques. Une lumière filtrant à travers les ouvertures de ce passage lugubre suffisait pour donner le frisson, et lorsque la barque à fanal rouge glissait dans l’étroit canal, pas une gondole n’aurait osé s’y montrer. Quelle terreur devaient éprouver les malheureux enfouis par un pouvoir implacable sous cette muraille épaisse, lorsque la petite porte à fleur d’eau, placée sous le pont, s’ouvrait tout à coup et qu’on les enlevait du cachot pour les coucher sous un linceul, dans la barque funèbre ! Pour un moment ils revoyaient le ciel étoilé, respiraient l’air embaumé des jardins, entendaient les rames, le clapotement des vagues, les bruits confus de la ville, les danses et les cris de joie, les chants et la voix des orchestres échappés des palais, en un mot, tous les reflets heureux de la vie et de la liberté. Puis peu à peu tout cela s’éteignait, et la grosse barque avec sa flamme rouge et ses rameurs masqués s’avançait lentement en dehors de la Judecca, dans la direction de Poveglia, vers ce canal Orfano dont les eaux profondes et les fonds boueux engloutissaient toute trace du supplice avec le corps des suppliciés. Défense aux pêcheurs de jeter là leurs filets ! Tel était l’ordre de la police. Alors la barque s’arrêtait auprès de ces rangées de pieux qui sont les jalons de ce désert humide. On voit encore, sur un de ces pilotis, avec sa lampe entretenue par les gondoliers, la petite chapelle qui recevait la dernière prière des condamnés. Quel spectacle ce devait être alors, de voir, se détachant en noir sur la pâleur argentée du ciel, cet homme, le bourreau, debout à l’arrière de la barque, et notant sur le livre rouge les détails de l’exécution, tandis que ses aides jetaient par-dessus le bord la victime avec une pierre au cou (voy. p. 13) !

Mais avant de quitter le palais ducal, il nous reste à dire un mot de la salle gigantesque du grand Conseil, aujourd’hui bibliothèque. Elle a 154 pieds de long, 75 de large et 45 de haut. C’est la plus vaste du palais et nous ajouterons de toutes celles connues dans le monde. L’une de ses extrémités, est décorée par la Gloire du Paradis, de Tintoret, où le peintre a entassé plus de dix mille figures, tour de force qui dépasse entièrement le but que cherche l’art véritable. La corniche de cette salle est composée des portraits des doges encastrés dans la boiserie. À la place du cinquantième on ne voit qu’un cadre avec cette inscription menaçante sur fond noir : « Ici est la place de Marino Faliero, décapité pour ses crimes[1]. » Cette salle occupe à elle seule presque toute la façade qui regarde la mer. C’est à la belle fenêtre à balcon, sculptée par Tullius Lombardo, que se plaçait la dogaresse et sa cour pour jouir du beau spectacle de la Senza (fête de l’Ascension), où le doge, monté sur le Bucentaure, jetait à la mer son anneau de fiançailles. Vers midi, le Bucentaure sortait de l’Arsenal, remorqué par les célèbres Arsenalloti, balançant au-dessus des eaux ses flancs dorés et ses cordages de fleurs. À la proue se dressait la statue de la Justice. Il venait prendre le doge jusqu’au pied de son palais pour le conduire vers la passe du Lido, à l’entrée de la mer. Vêtu de sa robe d’or et le corno ducale sur la tête, le souverain de Venise lançait au loin dans la mer, en signe d’alliance, sa bague de saphir. Pendant cette cérémonie les batteries tonnaient depuis l’arsenal jusqu’au Lido, et le Bucentaure ramenait ensuite au palais le doge et toute la seigneurie. Le soir, le navire était illuminé ; puis il rentrait à l’arsenal sous le hangar construit pour l’abriter.

L’arsenal de Venise est digne de la haute idée qu’on se fait de la marine vénitienne au beau temps de la République. Il embrasse deux milles de circonférence. Des bastions et d’énormes murailles protégent ce magasin immense qui contenait jadis les approvisionnements de

  1. Un de nos médecins les plus illustres, M. Jules Cloquet, possède un portrait de doge qu’on croit être celui de Marino Faliero.