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taine Grant, dirigée de Zanzibar au lac Nyanza découvert en 1858 par M. Speke lui-même (à quatre degrés et demi au sud de l’équateur), a pour but, comme on sait, de poursuivre, à partir du lac Nyanza, l’exploration de la zone équatoriale absolument inconnue qui s’étend de là jusqu’aux derniers points reconnus du haut fleuve Blanc, par quatre degrés environ de latitude nord, ou il doit être rejoint par M. John Petherick avec lequel se concerteront les opérations ultérieures. Après une interruption complète de près de vingt mois, on vient enfin de recevoir des lettres du chef de l’expédition. Ces lettres sont datées du 30 septembre 1861 ; le capitaine et sa caravane étaient alors dans une localité du nom de Baghouèh (Bagweh), par 3° 28’de latitude australe, sur la route de Kazèh au Nyanza, à un degré environ (de quatre à cinq journées) au sud de ce dernier lac. Diverses causes avaient apporté du retard dans la marche de l’expédition. Outre le manque de porteurs, qu’on ne pouvait tirer que de la côte, la famine qui sévissait sur le plateau avait ajouté aux fureurs de la guerre intestine parmi les indigènes, et enfin les pluies torrentielles avaient rendu impraticables les communications dans l’Ouniamoézi. On avait ainsi perdu huit mois entiers. Le capitaine rappelle que le but principal de son voyage est de rechercher si le lac Nyanza (auquel il a donné, en 1858, le nom de lac Victoria) est ou non en connexion avec les rivières supérieures qui forment la tête du Nil, se proposant, s’il en est ainsi, comme il le présume, de descendre par eau jusqu’au fleuve Blanc et en Égypte. Dans le cas contraire, ou si des obstacles imprévus s’opposaient à ce que du Nyanza il pût arriver au fleuve Blanc, le capitaine tâchera de revenir à la côte orientale par une route directe aussi voisine que possible de l’équateur, ce qui le conduirait vers les montagnes neigeuses de Kénia découvertes par le docteur Krapf en 1849. C’est la première fois qu’il est question de ce plan de retour ; mais il est bien rare que dans ces lointaines expéditions la marche qu’on s’était tracée d’avance n’ait pas été modifiée plus ou moins, sinon changée complétement par les circonstances. Au reste, le retour direct du lac Nyanza à la côte du Zanguebar par une ligne parallèle à l’équateur serait aussi d’un haut intérêt géographique. De toute manière, si nul accident n’entrave l’expédition, elle ne peut qu’étendre considérablement nos connaissances encore si faibles sur cette région centrale de l’Afrique.


L’expédition allemande au Soudan oriental.

La grande expédition allemande organisée pour l’exploration du soudan oriental, entre le haut bassin du Nil et le lac Tchad, poursuit activement, de son côté, le cours de ses travaux. Jusqu’à cette heure elle est restée en communication fréquente et régulière avec l’Europe. et les journaux allemands, principalement le journal géographique du docteur Petermann à Gotha (les Mittheilungen), nous ont tenus périodiquement au courant des nouvelles reçues. Bien qu’elles n’aient pas encore atteint le but principal de l’expédition, laquelle n’entrera sur un terrain tout à fait neuf qu’après avoir dépassé le Dârfour, où elle n’était pas encore arrivée à l’époque des dernières lettres, ces communications présentent déjà une réelle importance.

Nous avons dit, il y a six mois, par suite de quelles circonstances la conduite de l’expédition avait été transférée de M. de Heuglin à M. Munzinger, et nous avons mentionné aussi l’adjonction subséquente à l’expédition d’un autre explorateur africain déjà connu par un voyage dans la haute Nubie, M. Moritz de Beurmann, qui doit essayer d’arriver au Ouaday par l’ouest, pendant que M. Munzinger et ses compagnons s’y dirigent par l’est.

M. Munzinger et ses compagnons, après avoir quitté le pays des Bogos, ont traversé la Taka, c’est-à-dire la Nubie méridionale sur la frontière nord de l’Abyssinie, en recueillant une série de relevés topographiques et de déterminations astronomiques dans cette contrée encore assez peu connue. Ils sont arrivés à Khartoûm le 9 mars, et se sont remis en route le 6 avril pour le Kordofan. Une marche de quatorze jours à travers une suite de plaines monotones, les a conduits à el-Obeïd, capitale de ce dernier royaume. Ils ont dû s’arrêter là, pour y attendre que le roi du Dârfour leur ait fait parvenir l’autorisation d’entrer dans son pays. Mais le chef nègre avait assez mal accueilli les premières ouvertures qui lui en avaient été faites. L’extension des Égyptiens dans la haute Nubie, et ce qu’ils savent de l’histoire des Anglais dans l’Asie méridionale, mettent ces roitelets de l’Afrique en singulière défiance contre l’apparition des Européens. M. Munzinger est loin de désespérer, cependant ; il n’est pas venu jusque-là pour reculer, dit-il, si ce n’est devant une impossibilité absolue. Un hasard, qu’on appellerait heureux s’il ne s’agissait pas d’un aussi triste sujet, a mis le chef de la mission, depuis son arrivée à el-Obeïd, en rapport avec un Africain du pays de Timbouktou qui a pu lui donner, sur les circonstances qui amenèrent, il y à six ans et demi, la mort violente du malheureux Vogel, des détails tout à fait précis presque comme témoin oculaire. Nous ne répéterons pas ces détails, qui ont reçu une grande publicité, et que le Tour du Monde a lui-même enregistrés dans un précédent numéro. De ce côté, un des objets de l’expédition est atteint ; d’autant plus que M. Munzinger ne pense pas qu’il y ait lieu d’espérer aujourd’hui qu’une partie quelconque des papiers de Vogel puisse encore être recouvrée.

Nous recevons en ce moment même par la voie d’Allemagne des nouvelles fort inattendues. Des lettres de M. Munzinger, écrites encore d’el-Obeïd et datées du 29 juillet, annoncent que la réponse du sultan du Dârfour venait de lui parvenir. Dans une longue missive écrite par le sultan, non aux voyageurs directement, mais au consul autrichien à Khartoum, le chef noir faisait connaître expressément ses intentions. Ainsi que M. Munzinger le faisait pressentir dans ses dépêches précédentes, elles étaient défavorables. L’air du Dârfour est mauvais pour les étrangers, disait Sa Majesté noire,