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que leur manière d’envisager tout ce qui a rapport à ce nouveau peuple est complétement fausse, et l’on devait s’y attendre : après les massacres de Cawnpore, quel est celui de nous tous qui aurait admis l’ombre d’une excuse au profit de Nana-Sahib ? Dans une pareille quantité d’individus, quels que soient leur aveuglement religieux, leur fanatisme, leur attachement à la polygamie, — c’est toujours la première chose qu’on leur reproche, — il est impossible qu’il n’y ait pas d’honnêtes gens. Néanmoins, depuis leur chef, « ce vil imposteur, » jusqu’au dernier membre de la congrégation, le parti opposé les représente tous comme d’affreux scélérats. Les Mormons sont bien plus tolérants ; ils ont de bonnes paroles pour les Gentils, voire pour les fonctionnaires fédéraux qui s’abstiennent de leur nuire ou de les insulter. Ils font l’éloge du lieutenant colonel Steptox, du neuvième d’infanterie, et des officiers de son régiment ; du général Wilson, qui est devenu agent de la marine à San-Francisco, et du commandant actuel de Camp-Floyd, le colonel Cooke. Ils ne disent rien contre M. Reed ou M. John Kinnoy, grand juge à la Cour suprême ; enfin lorsque mourut, en 1855, M. Léonidas Shaver, magistrat fédéral, leurs journaux prirent le deuil et ils ouvrirent leur cimetière à ce Gentil. Ils n’insultent même pas les marchands qui sont leurs rivaux. Il est vrai que lorsqu’ils trouvent juste de démasquer un homme jouissant d’une réputation mal acquise, ils le font carrément. Toutefois, nous le répétons, leur discipline et leur tolérance sont tout au moins remarquables : et, pour n’en citer qu’un exemple, plus d’un de leurs juges envoyés par le cabinet de Washington aurait couru grand risque d’être mis en pièces dans les assemblées religieuses d’Europe et ne fut pas même injurié dans la ville des Saints.

Ruines du temple de Nauvoo. — Dessin de Ferogio d’après des documents fournis par M. J. Remy.

Un jour enfin, des rafales glacées, quelques averses, et la familiarité de l’oiseau des neiges, qui représente ici le rouge-gorge, nous avertirent que la belle saison touchait à sa fin, et que nous n’avions pas de temps à perdre pour quitter la terre des Saints. Je partis quelques jours après.

J’ai essayé de répartir le blâme d’une main impartiale entre les deux camps qui occupent ce pays, et l’ayant fait sans aigreur, je dois m’attendre à me voir blâmer à la fois par les uns et par les autres.

Traduit par Mme Loreau.