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vocation était si violente, qu’il abandonna le scalpel pour l’épée, ce qui, après tout, n’était que changer à demi de métier.

Parmi les toreros du jour, il en est qui ne sont pas indignes de leurs prédécesseurs : nous ne tarderons pas à les voir à l’œuvre.


Les ganaderias. — La herradura. — Les novillos. — Vaqueros et cabestros. — Voyage des taureaux. — L’encierro et l’apartado. — La plaza de Toros. — Affiches et programmes des courses. — Arrivée de la cuadrilla. — Les toreros.

De même que la corrida est le sport des Espagnols, et que la plaza est leur Epsom ou leur Derby, de même les taureaux d’Espagne ont leur stud-book, leur généalogie en règle ; de tout temps ils ont été célèbres. Hercule, qui était un habile dompteur de taureaux, fut, dit-on, attiré en Espagne par ceux de Géryon, qui paissaient dans les vastes pâturages de la Bétique ; voilà une noblesse un peu plus ancienne que les croisades ; mais sans remonter aussi loin, il suffit d’avoir parcouru les auteurs espagnols du seizième siècle pour se rappeler combien étaient célèbres à cette époque ceux qu’on élevait sur les bords du Guadalquivir ou du Tamara.

Chaque ganaderia, c’est ainsi qu’on appelle les immenses troupeaux de taureaux de combat qui paissent dans ces solitudes, est parfaitement connue des aficionados, qui n’ont pas besoin pour la reconnaître de regarder la couleur de la divisa ; la divtisa est un nœud de rubans qu’on fixe sur le cou de l’animal avant la course, et qui sert à désigner à quelle casta, à quelle race il appartient ; ainsi les taureaux de la ganaderia Gijona, propriété du marquis de Casa Gaviria, se reconnaissent à la devise rouge ; ceux de Vista Hermosa, une des ganaderias les plus estimées d’Andalousie, portent le bleu et le blanc, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de toutes les combinaisons de couleurs, car le nombre des ganaderias est très-considérable.

Les taureaux de chaque casta, comme disent les amateurs, ont leurs qualités et leurs défauts particuliers ; les uns, tels que ceux de Salvatierra, sont braves et agiles, et se défendent bien, mais leur feu ne dure guère, et il ne faut pas les combattre trop longtemps ; ceux de Gijon, très-légers au commencement de la course, deviennent lourds, aplomados, vers la fin. Parmi les ganaderias les plus estimées nous citerons celles de Colmenar Viejo, à quelques lieues de l’Escurial ; ces taureaux offrent beaucoup d’égalité dans la taille et dans le pelage ; ceux de Vista Hermosa jouissent d’une réputation particulière entre tous ceux de l’Andalousie, la terre des taureaux par excellence.

Les taureaux paissent dans de vastes prairies, ordinairement éloignées de toute habitation, et ne voient guère d’autres hommes que les vaqueros chargés de les garder ; ces animaux sont véritablement à l’état sauvage. Bien que la pureté des races soit entretenue avec le plus grand soin, tous les sujets ne sont pas dignes d’être élevés pour le combat ; quand ils ont atteint l’âge d’un an, un des vaqueros qu’on appelle le connaisseur, le conocedor, leur fait passer une espèce d’examen ; monté sur un cheval vigoureux, il les charge, la pique (garrocha) au poing, pour juger de leurs dispositions ; ceux qui prennent la fuite, ou reçoivent le choc avec trop de mollesse, sont mis de côté comme indignes de périr par l’épée ; condamnés à devenir des bœufs, ils porteront le joug ou seront engraissés pour la boucherie. Quant à ceux qui annoncent de la bravoure, ils sont marqués au moyen d’un fer chaud, opération qui s’appelle la herradura ; au bout de quelque temps, le jeune sujet devient un novillo ; il doit alors subir une nouvelle épreuve, mais comme il a déjà acquis assez de force pour devenir dangereux, il faut qu’il soit préalablement embolado. Cette opération, qui n’est pas toujours des plus faciles, se fait au moyen d’une machine assez compliquée, composée de pièces de bois destinées à assujettir la tête de l’animal ; une fois qu’elle est solidement fixée, on garnit ses cornes comme on ferait pour moucheter la pointe d’un fleuret. Si la seconde épreuve est satisfaisante, les novillos sont élevés pour le combat, autrement dit pour la mort ; aussi les appelle-t-on toros de muerte.

Les novilladas, ou courses de novillos, sont ordinairement dédaignées dans les grandes villes ; elles sont réservées aux petites localités, qui ne peuvent subvenir aux dépenses considérables occasionnées par une course de toros de muerte ; mais les vrais aficionados méprisent les novilladas comme de vains simulacres ; c’est pour eux comme un drame sans dénoûment, puisque le novillo, après avoir reçu quelques coups de pique et quelques paires de banderilles, rentre paisiblement à l’étable pour servir de nouveau à la prochaine occasion.

C’est vers l’âge de cinq ans que les toros de muerte sont jugés dignes de figurer dans une corrida : il s’agit alors de les diriger vers la ville ou ils doivent être sacrifiés à la curiosité publique. Ce voyage des taureaux n’est pas exempt de danger, car il s’agit de diriger une troupe d’animaux farouches que la vue du premier objet venu peut mettre en fureur ; il serait même tout à fait impossible d’en venir à bout sans les cabestros.

Les cabestros sont de grands bœufs, ordinairement d’un pelage clair, et parfaitement inoffensifs malgré la longueur de leurs cornes ; ils paissent dans les pâturages en compagnie des taureaux qui, habitués à eux dès l’âge le plus tendre, les suivent avec une étonnante docilité ; pour diminuer les risques d’accidents, le voyage des taureaux a presque toujours lieu pendant la nuit. Les cabestros ouvrent la marche, et sont appuyés par les vaqueros qui, la pique au poing, chargent les animaux récalcitrants.

La rencontre d’un de ces troupeaux de taureaux nous remit tout naturellement en mémoire l’aventure de don Quichotte lorsque, campé au beau milieu d’un grand chemin, il défia les passagers et voyageurs, chevaliers, écuyers, gens à pied et à cheval, de soutenir que toutes les beautés et grâces de la terre surpassaient celles de la dame de son âme, Dulcinée du Toboso :

« Le sort, qui menait ses affaires de mieux en mieux, ordonna que, peu de temps après, il se découvrît sur le