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en faisant sa soumission ; mais auparavant il avait bien soin de vendre à un autre bandolero sa rente et sa clientèle, comme on vendrait une étude ou une charge, après avoir mis son successeur au courant.

Toutes ces histoires, plus amusantes que vraies, ont passé à l’état de légende. Que sont devenus les Siete niños de Ecija (les Sept gars d’Ecija), qui étaient toujours sept malgré les vides causés par les balles, et dont le chef était si redouté qu’on l’avait surnommé Veneno, le Poison ? Et la fameuse bande de José Maria, et celle d’Esteban el Guapo, d’Étienne le Brave ?

Ce qui est bien certain, c’est que des bandoleros, des bandits, il ne reste plus en Espagne que le souvenir, et qu’aujourd’hui les routes sont parfaitement sûres, grâce à l’active surveillance des civiles : c’est le nom qu’on donne à un corps de troupes, recruté parmi les meilleurs sujets de l’armée, et spécialement chargé de veiller à la sûreté des routes. Les civiles, dont le costume se rapproche de celui de nos gendarmes, marchent toujours par deux, par parejas ; ils sont généralement aimés, à cause des véritables services qu’ils rendent au pays.

À côté d’eux, n’oublions pas de placer les peones camineros : ce nom ronflant signifie tout simplement des cantonniers, des piétons ; ils portent à leur chapeau une large plaque de cuivre indiquant leur profession ; outre la pioche et la bêche, ils sont armés d’une escopeta, fusil court, pour tenir en respect les rateros ; le ratero est le voleur isolé, le maraudeur qu’on rencontre dans tous les pays ; c’est un voleur amateur que l’occasion a fait larron. Le cantonnier espagnol est ordinairement grand fumeur de cigarettes et ennemi décidé de la fatigue ; on le voit transporter, sans jamais se presser, quelques petites pierres dans une petite corbeille de jonc à deux anses : il les dépose avec soin dans les ornières qu’il a bien soin de ne jamais combler, afin de se réserver du travail pour le lendemain.

Si les routes espagnoles ne sont pas aussi bien entretenues qu’elles pourraient l’être, disons qu’elles sont du moins parfaitement sûres. Pour notre part, nous n’avons jamais aperçu, de loin ni de près, la figure d’un brigand espagnol, bien que nous ayons souvent traversé les passages renommés autrefois comme les plus dangereux. Cependant une petite arrestation à main armée ne fait pas mal dans des souvenirs de voyage, et nous la désirions d’autant plus que nous n’avions rien qu’on pût nous voler. Cette impression, hélas ! nous a toujours été refusée. Bien des fois, il nous est arrivé de rencontrer des gens à la mine assez féroce, armés du trabuco ou tromblon national ; mais en passant près de nous, au lieu de nous demander la bourse ou la vie, ou de nous crier : Boca abajo ! (La face contre terre !) ils nous adressaient fort poliment le salut traditionnel : Vayan ustedes con Dios ! (Que Dieu vous accompagne !)

Nous étions donc partis de Barcelone sans le moindre espoir d’être arrêtés ; déjà nous avions traversé la campagne fertile qu’arrose le Llobregat (Rubricatus), petite rivière dont le nom est parfaitement approprié à ses eaux rougeâtres et troubles. Notre diligence, attelée de douze mules, soulevait des tourbillons de poussière blanche ; heureusement, nous avions eu la précaution de prendre nos places sur l’impériale : le nuage s’élevait rarement jusqu’à nous, tandis que les voyageurs de l’intérieur étaient littéralement poudrés à blanc ; nous étions en outre parfaitement placés pour étudier à notre aise toute l’organisation d’une diligence espagnole. Ce lourd véhicule est bardé et renforcé de fer, de manière à résister aux chocs les plus rudes ; pour la distribution intérieure, il ne diffère des nôtres qu’en ce qu’il y a deux coupés communiquant entre eux au moyen d’un guichet qui peut s’ouvrir et se fermer à volonté, et de jalousies composées de petites lames de bois, excellente précaution contre la chaleur. Les chevaux et les mules, dont le nombre n’est jamais moindre de huit et dépasse rarement quatorze, sont toujours rasés à mi-corps, dans le sens horizontal ; on les attelle toujours deux par deux, en laissant entre chaque couple un assez grand espace, comme dans les attelages en arbalète ; cela forme une longue file qui, vue d’en haut, se déploie comme un immense serpent.

Les diligences sont très-chères en Espagne : souvent on fait payer deux pesetas, plus de deux francs par lieue, c’est-à-dire cinq fois environ le prix de la première classe du chemin de fer ; les voyageurs ont beau se plaindre, comme les diverses entreprises s’entendent pour les prix, il faut bien passer sous les fourches caudines de la diligence, si on ne préfère aller en galère, ce qui serait tomber de Charybde en Scylla. Les transports de bagages ne sont pas d’un prix moins exorbitant, et on n’accorde au voyageur qu’un poids tout à fait dérisoire. Dans un rapport à son gouvernement, M. Barringer, ministre des États-Unis, affirme qu’il y a quelques années, il a dû payer trois cents duros, plus de quinze cents francs, pour le transport, de Cadix à Madrid, d’une voiture qui n’avait coûté que cinquante duros du port de New-York à Cadix.

Le personnel de la diligence se compose invariablement du mayoral, du zagal et du delantero.

Le mayoral est d’ordinaire un gros homme à la face large et haute en couleur, encadrée d’épais favoris taillés en côtelette, il est coiffé d’un foulard noué sur la nuque et surmonté du sombrero calañes, chapeau andalous à bords retroussés, surmonté de deux pompons de soie noire ; il porte le marsille, veste courte ornée de broderies et d’aiguillettes, avec des pièces de drap rouge ou vert aux coudes, et un grand pot de fleurs brodé qui étend ses ramages au milieu du dos ; le pantalon, qui descend un peu plus bas que les genoux, est en drap bordé de velours, quelquefois aussi il est en peau de mouton, calzon de pellejo ; quant à la chaussure, elle consiste invariablement en souliers blancs, recouverts de botines, guêtres de cuir à moitié ouvertes sur le mollet.

Le mayoral est un personnage important : il le sait et en abuse ; il règne en tyran non-seulement sur ses subordonnés, le zagal et le delantero, mais aussi sur le voyageur. Voici un dialogue sténographié d’après nature par un Espagnol :

« Dites donc, mayoral, deux mots, s’il vous plaît ? »