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guerpir ; je l’obtins non sans peine, moitié de gré, moitié de force, et avec l’aide du mayoral qui leur proposa, pour les consoler, de prendre place sous la bâche : ils s’y installèrent, quoiqu’elle fût déjà occupée par une douzaine d’énormes thons qu’on venait d’apporter de Palamos, petit port voisin. La route était détestable, et nous étions à chaque instant ballotés par d’affreux cahots et secoués comme des dés dans un cornet. Touchés de la malheureuse situation des Catalans, nous eûmes l’idée de leur offrir une bougie allumée ; un d’eux tira sa navaja, la plongea dans le dos d’un thon, et y planta la bougie qu’il sut maintenir allumée au milieu de cette bagarre, où les hommes et les thons se trouvaient confondus pêle-mêle.

Cependant la route devenait encore plus mauvaise. Nos cahots redoublaient depuis quelque temps d’une manière effrayante, quand nous sentîmes, non sans étonnement, la diligence s’arrêter tout à coup ; nous ne tardâmes pas à apprendre que nous étions arrêtés par une petite rivière gonflée par les pluies, et qu’il fallait attendre avec patience que l’eau se retirât. Heureusement, le jour venait de paraître, et nous profitâmes de nos loisirs forcés pour explorer les environs ; la végétation y est magnifique, grâce à un grand nombre de ces norias, qu’on rencontre si fréquemment en Espagne, mais surtout en Catalogne et dans le royaume de Valence.

La noria, l’anaoura des Arabes, est une machine d’une simplicité tout à fait primitive, qui sert à élever l’eau destinée à l’arrosage : cette eau séjourne dans un large puits creusé à quelques mètres de profondeur, et qu’on revêt ordinairement de maçonnerie ; dans ce puits plonge une corde circulaire, comparable à une chaîne sans fin, à laquelle sont attachés des godets de terre cuite pouvant contenir environ six ou huit litres : une grande roue d’engrenage, en bois à peine dégrossi, tourne horizontalement sur son axe, et communique le mouvement à une roue verticale supportant les godets, qui vont se remplir au fond du puits et se déversent dans un réservoir, d’où l’eau est dirigée par de petits canaux vers le champ qu’on veut arroser ; les godets sont espacés de manière que quatre ou cinq se déversent à la fois, pendant qu’un nombre égal plonge dans l’eau pour se remplir. Ce mécanisme est mis en mouvement par un cheval ou par un mulet hors d’âge ; ordinairement, c’est un enfant à la peau basanée, couvert de quelques haillons, souvent même entièrement nu, qui est chargé d’activer le pas de l’animal. Quelquefois on se dispense de la surveillance de l’enfant au moyen d’une perche disposée d’une manière fort ingénieuse, qui imprime à l’animal, aussitôt qu’il s’arrête, une forte saccade qui l’oblige à continuer sa marche. On dit qu’une seule de ces norias peut arroser une étendue de terre suffisante pour faire vivre une famille entière.

La noria. — Dessin de G. Doré.

Dans un village voisin du lieu de notre accident, nous eûmes l’occasion de faire connaissance avec un curé de campagne, excellent homme, à la mine réjouie et prospère ; c’était un dimanche, et il se promenait paisiblement après l’office, en fumant un puro en compagnie de quelques paroissiens, sur la plaza de la Constitucion, — il n’y a pas en Espagne de ville ou de village qui n’ait sa place de la Constitution ; — on serait assez surpris, en France, de voir un prêtre fumer en public ; personne ici n’y fait attention : il nous est même arrivé d’en voir un allumer sa cigarette au brasero de la sacristie. Le cos-