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en briques de terre battue (tapias) et couvertes avec ce chaume de la Cordillère que les Indiens nomment ichu et les botanistes jarava. Il n’a d’autres titres à l’attention que son église, comparativement grande et caractérisée par deux clochers carrés avec tympan en bois et en torchis ; sa rivière, que, faute de pont, on traverse sur des bottes de jonc à l’époque des crues, et la foire qui s’y tient chaque année en décembre. Cette foire est, avec celle de Vilque, une des plus importantes du Pérou. On y vend force mules à peu près sauvages, amenées de toutes les provinces du haut et du bas Pérou, et que le maquignon dompte sur place avant de les livrer à l’acheteur. À l’abri d’auvents, de paravents et de caissons transformés en boutiques et décorés de draperies de calicot et de découpures de papier peint, brillent, chatoient, reluisent, ondulent et s’étalent la bijouterie, vraie et fausse, la porcelaine et la faïence, le grès et le cristal, les draps et les soieries, les tissus de laine et de coton, et tous les engins variés que la coutellerie, la quincaillerie, la bimbeloterie et autres branches de l’industrie européenne inventent et façonnent journellement, pour accélérer la marche de la locomotive humaine dans le railway des sentiers d’ici-bas.

Au milieu de ce vaste bazar, Babel commerciale et industrielle à l’édification de laquelle toutes les nations du globe ont contribué pour leur quote-part et fourni leur pierre, — moellon de rebut, il est vrai, — des jeux de monte, de quilles et de cochonnet, des fantoches, des prestidigitateurs et des saltimbanques d’une tournure grotesque et dont les finesses sont cousues de fil blanc, attirent autour d’eux le public éclairé des villes et font bayer d’admiration les Indiens des Sierras. Des vendeurs de gâteaux, de fruits et de sorbets, des frituriers des deux sexes stationnent dans les endroits les plus fréquentés ou circulent à travers les groupes, criant, gesticulant, vantant sur tous les tons leur marchandise et essuyant parfois avec un pan de leur chemise le plat sur lequel cette marchandise est étalée ; chaque chaumière du village, cabaret et gargote pendant le jour, se transforme le soir en salle de bal. Cette transformation s’opère avec la simplicité et la rapidité d’un changement de décors à vue sur un théâtre bien machiné. On retire les tables, on colle deux suifs aux murailles, à la marmite on substitue une guitare et les danses se poursuivent jusqu’au matin.

Pendant quinze jours que dure cette foire, les échos de la puna, habitués à ne répéter que le bêlement des troupeaux et les soupirs du vent, retentissent du roulement des tambours, de la fanfare des clairons de fer-blanc, du mugissement caverneux des pulutus ou cornes d’ammon, des accords mélodiques de la queyna et du pincullu, deux genres de flûtes, et du charango, cette guitare nationale à trois cordes que les indigènes fabriquent eux-mêmes avec une moitié de calebasse à laquelle ils adaptent un manche et des boyaux de chat. Les vociférations de la foule, les aboiements des chiens, les hennissements des chevaux et des mules, la crépitation des fritures et le pétillement des bûchers allumés en plein air forment la partie de basse du sauvage concert. Ce que les deux sexes consomment de viande de bœuf, de mouton, de lama, de volailles et de cochons d’Inde pendant cette quinzaine suffirait à l’approvisionnement annuel d’un duché d’Allemagne. Quant à l’eau-de-vie qu’ils absorbent, il est difficile d’en préciser la quantité par des chiffres exacts, mais en l’évaluant approximativement, on peut croire qu’elle fournirait chaque jour triple ration à l’équipage d’une flotte pendant la durée d’un voyage de circumnavigation.

Nul tableau de ce genre ne s’offrit à nous en arrivant. On était au 8 juillet et l’époque des saturnales foraines était fort éloignée encore. Quelques trous qui avaient servi à planter des poteaux ou des perches, des os de bœuf et de mouton nettoyés par les gallinasos, çà et là sur le sol des traces noires laissées par le feu des bûchers, désignaient seuls le champ de foire et le théâtre de la fête. La foule et le bruit s’étaient évanouis comme un songe, et le silence avait repris possession des lieux. Sic transit gloria mundi, me dis-je en mettant pied à terre devant la poste où nous devions passer la nuit.

En échange d’espèces, on nous abandonna sans trop de difficulté un morceau de viande de bœuf séchée au soleil (charqui) et quelque patates gelées. L’eau de la rivière de Pucara nous servit à étancher notre soif. Après le souper un des Indiens de la poste, m’ayant vu griffonner quelques lignes sur mon livre de route, s’imagina que je ne pouvais être qu’un savant et un brujo (sorcier). Chez ces peuples naïfs, la science et la sorcellerie sont synonymes. Il me demanda si je ne possédais pas dans mon sac à malices un remède qui pût guérir ou soulager le maître de poste couché dans la pièce voisine. Je m’informai bien vite de la nature du mal dont il souffrait. L’Indien, ne sachant de quel nom appeler la chose, gonfla ses joues à l’instar d’Eolus et me les montrant par un geste comique : « Voilà ! » me dit-il. Je compris sur-le-champ qu’il s’agissait d’une fluxion, d’une tumeur, d’un abcès quelconque, et je priai le mime intelligent de me conduire vers son malade, que nous trouvâmes couché sur un grabat et enveloppé dans une mante de laine. Une de ses joues était enflée de telle sorte, que l’œil disparaissait entièrement. Cette tension violente de la peau, en déplaçant le nez et contractant la bouche, avait si fort enlaidi le pauvre homme que je crus voir un de ces mascarons en caoutchouc dont on varie à son gré la grimace en les pressant du doigt. Seulement la grimace de celui-ci était stationnaire.

« Quel remède ordonnes-tu ? me dit l’Indien.

— Pour le moment, répondis-je, je ne vois rien de mieux que d’éviter à ton malade l’impression de l’air et de lui appliquer sur le visage un cataplasme de feuilles de mauve ou de mie de pain cuite dans du lait. »

L’Indien me regarda d’un air narquois.

« Avec du pain et du lait, me répliqua-t-il, on fait chez nous de la bouillie pour les huahuas[1], et non pas

  1. Enfant au maillot.