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confiance. Pendant que le chupé cuisait, elles nous racontèrent ingénument leurs petites affaires. La vieille était veuve depuis longtemps et de plus filandière. Elle filait du matin au soir de la laine de brebis brune, qu’elle vendait quelquefois aux niais pour de la laine de lama. Chaque peloton d’une livre de ce caytu-llama lui rapportait quatre réaux. Avec cet argent, elle achetait à Lampa, soit du maïs pour faire de l’acca, — la chicha des modernes, — soit de l’eau-de-vie de canne à trente-six degrés de preuve. Une poignée de feuilles de coca et quelques verres d’alcool rendaient momentanément à la pauvre femme sa jeunesse passée et ses illusions perdues. C’était, nous dit-elle, dans son langage figuré, comme de pâles fleurs qu’elle jetait sur le couchant de sa triste vie. En l’écoutant, le date lilia de Virgile me revint à l’idée et je me suis attendri.

La jeune prit la parole à son tour, pour nous apprendre qu’elle était la bru de la vieille, qu’elle passait comme elle son temps à filer et partageait ses goûts intimes. Le produit de leur travail, que les deux femmes consacraient tout entier à l’achat d’erytroxilum coca et de liqueurs fortes, au lieu de le remettre, l’une à son fils, l’autre à son époux qui le réclamait pour s’enivrer lui-même, était un prétexte à querelles avec celui-ci. En fils soumis et respectueux, l’homme n’osait gourmer sa mère, mais il ne se faisait aucun scrupule de tomber à poings fermés sur sa femme. À part ces nuages roux qui voilaient parfois le ciel de l’hymen, l’Indienne nous assura qu’elle n’avait qu’à se louer des procédés de son époux et maître.

Ces détails locaux que je consignai dans mon livre de notes, en y ajoutant quelques réflexions philosophiques qui m’étaient inspirées par la circonstance et que je complétai par le portrait au crayon des deux femmes, m’aidèrent à passer sans ennui les trois quarts d’heure que nécessita la cuisson du chupé. Au bout de ce temps, on nous le servit dans un plat de terre et nous le mangeâmes avec nos doigts. Quand le plat fut vide, je réglai mon compte avec nos hôtesses et nous nous remîmes en marche, emportant leurs remercîments et leurs bénédictions.

Nous n’avions pas fait cent pas, que les sons modulés d’une flûte de Pan arrivèrent jusqu’à nous sur l’aile de la brise. Je retournai la tête pour voir d’où venait ce bruit harmonieux et j’aperçus un chasqui se dirigeant vers nous au pas gymnastique. L’homme tirait par le licou un cheval maigre, chargé d’une mallette en cuir renfermant les dépêches postales.

« C’est le correo real qui va de Puno à Cuzco, me dit mon guide.

Le courrier royal.

— Dites correo nacional, répliquai-je ; le mot royal est rayé, comme séditieux, du dictionnaire d’une république. »