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L’antre Corycien. — Une maison inhabitée. — Bibliothèque et guitare. — Une porte antique.

L’exploration des ruines de Kurko m’avait demandé plusieurs jours, et j’avais dû faire venir du port de Mersine de nouvelles provisions pour nous et nos chevaux, afin d’entrer dans les gorges du Taurus qui sont complétement désertes. Quand tout fut prêt, Bothros partit avec deux cavaliers pour se mettre à la recherche de l’antre Corycien, que les cartes indiquaient sur un point peu éloigné au nord-est. Avec le reste des cavaliers et les bagages, nous nous enfonçâmes dans les montagnes par un autre chemin. Un petit torrent desséché, dont nous remontâmes le cours, nous conduisit, après deux heures d’une marche pénible, dans une vallée très-ombragée et qui se resserre vers le nord. Plus nous avancions, plus il était facile de voir que le lit du torrent nous conduisait à peu de distance de l’antre. En effet, nous découvrîmes bientôt une vaste ouverture formée par deux rochers dont les sommets se touchaient. Ces blocs de calcaire myocène formaient à leur rencontre une voûte ou arête qui était, à n’en pas douter, la fameuse caverne où, selon les traditions helléniques, le maître des dieux avait été enchaîné. Bothros, guidé par nos indications, m’avait précédé à la grotte, et déjà il en explorait l’ouverture, quand la caravane arriva. Cette grotte est profonde, humide, et les rayons du soleil ne jettent qu’une faible lueur à l’entrée de la caverne décrite par Strabon, Sénèque et Pomponius Mela, et où, au dire de ces écrivains de l’antiquité, des hommes, agités par une fureur divine et possédés d’un délire prophétique, rendaient des oracles. À côté de l’ouverture de cet antre, s’élèvent les ruines d’une petite église byzantine, ce qui permet de conjecturer que, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, de pieux cénobites avaient choisi cette retraite pour y vivre dans la solitude. L’intérieur de l’église, dont le toit est effondré, sert d’étable aux Turkomans des montagnes voisines qui, à l’automne, viennent camper dans ce lieu pour récolter les plants de safran qui croissent dans le vallon et près de la grotte.

Le château de Nemroun (ancienne Lampron). — Dessin de Lancelot d’après M. V. Langlois.

Nous passâmes la nuit dans la chapelle convertie en étable, et le lendemain, au point du jour, nous prîmes le chemin des montagnes, en suivant les traces d’une voie romaine, creusée à même le roc, et longeant les flancs des rochers. Bientôt nous atteignîmes des hauteurs d’où nous aperçûmes la mer et les montagnes de l’île de Chypre qui, à distance, avaient l’aspect de nuages violacés. Tantôt la voie que nous suivions nous laissait apercevoir d’effroyables précipices, à travers lesquels bouillonnaient des torrents qui, en se précipitant dans le vide, tombaient comme une poudre d’argent et inondaient de vapeurs les régions inférieures ; tantôt des quartiers de