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VI

Kehl, 5 août.
AU BORD DU RHIN
L’île des Épis et Desaix — Le pont de Kehl. — Les allures du fleuve. — Concurrence du canal. — L’homme rouge et jaune. — Les chutes de Lauffen et Montaigne. — Voltaire et Goethe en Alsace. — Les châteaux et les ondines du Rhin.

La grande curiosité de l’Alsace est le Rhin. Je ne fais point fi des Vosges, assurément, mais, des montagnes, on en trouve partout, tandis qu’il n’y a en Europe qu’un fleuve, celui que je verrai bientôt, qui puisse le disputer au Rhin en beauté et en importance. Strasbourg en est éloigné d’une lieue. Des omnibus y conduisent, par une voie ombreuse qui passe entre la citadelle et le polygone et qui sort de la ville par la porte d’Austerlitz, nom de bon augure pour une route menant de France en Allemagne. Au travers d’un fourré d’herbes et d’arbres, j’aperçois un de ces corps de garde fortifiés que nous avions bâtis du temps de Louis XIV, quand la guerre était en permanence sur cette frontière et que des maraudeurs franchissaient sans cesse le Rhin.

Un pont de bateaux relie les deux rives et s’appuie sur l’île des Épis, qui partage le fleuve en deux bras. Le grand longe le duché de Bade, le petit est de notre côté. C’est un avantage pour la défense, car l’île nous appartient.

Nid de cigogne à Strasbourg. — Dessin de Lancelot.

Le tombeau de Desaix s’y trouve. Ce général de tant d’espérance avait conquis là sa renommée, en obligeant l’archiduc Charles à perdre trois mois devant une bicoque. Il n’avait rendu Kehl, tête de pont misérablement fortifiée, qu’après cinquante et un jours de tranchée ouverte. Desaix est un de ces hommes et sa défense de Kehl un de ces faits dont les peuples devraient garder l’éternel souvenir.

Penché sur la barrière du pont, je regardais couler le grand fleuve, qui n’a pas moins de trois cent soixante-cinq mètres de largeur sur deux à quatre de profondeur. C’est une puissante masse d’eau, mais à qui font défaut, en cet endroit, la grâce que la nature n’accorde pas toujours, et même la vie que l’homme donne aux choses de la terre qu’il touche et transforme. On sent là une grande force qui attriste parce que la beauté lui manque et aussi parce qu’elle reste inutile. Les rives sont plates ; les flots, n’en déplaise aux chantres « des palais cristallins cachés sous leur verte enveloppe », sont bourbeux et lourds, et leur surface est vide : pas une voile, pas une rame. Le pont de bateaux est fermé ; le pont de fer qu’on a construit à côté n’a point laissé une seule passe au milieu de ses échafaudages. La navigation d’aval s’arrête au-dessous, et ce n’est que de loin en loin qu’un bateau honteux arrive d’amont. Que sont devenus les immenses radeaux, villes flottantes qui descendaient autrefois le fleuve jusqu’à la Hollande, lui amenant une forêt entière conduite par toute une tribu de joyeux bateliers ?

Je retrouve ici les mêmes ennemis en présence : le fleuve et le chemin de fer. Mais le Rhin a d’autres adversaires plus redoutables, parce qu’ils participent de sa nature sans avoir son mauvais caractère : sur la rive droite, la Kinzig ; sur la rive gauche, l’Ill et le canal. Ce que les deux chemins de fer français et badois ne lui ont pas pris de ses transports, les deux rivières et le canal le lui enlèvent, et il ne lui reste pas une pauvre barque ;

C’est sa faute. Il est si rapide qu’il ne faut pas songer


    que le nôtre des legs du passé. Cet exemple, l’auteur le choisit dans la confédération de l’Amérique du Nord, dans une ville du Massachusetts, celle de Lowell, sur le Merrimack, où l’on a institué dès l’origine, sur une large échelle, de fortes garanties préventives contre ces influences pernicieuses qu’en Europe on est réduit à combattre après les plus cruelles expériences. Les exigences de l’industrie, les nécessités du régime manufacturier ne s’y sont nullement opposées, et il reste démontré que la philosophie ne poursuivait pas une utopie en soutenant que la dignité de la vie, au point de vue moral, peut s’allier parfaitement à la pratique du travail industriel.