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Des réclamations pour vols, pillages, mauvais traitements, arrivaient chaque jour au gouvernement.

Le 7 décembre 1858, un parent du roi du Cayor avait tenté d’assassiner, à Rufisque, un commerçant français et un nègre attaché à son service, en leur tirant un coup de fusil chargé de trois balles dans l’intérieur de leur case. L’ouvrier mourut des suites de sa blessure. Le Français fut confiné à l’hôpital pour plusieurs mois. Enfin, deux missionnaires établis à Joal, ou les habitants se disent chrétiens, avaient à subir toutes sortes d’outrages de la part des tiédos du roi de Sine ; le mot tiédo est l’antipode de celui de marabout. Il signifie littéralement un incrédule, un impie, un homme sans foi ni loi. Les tiédos représentent au Sénégal les routiers de notre moyen âge européen. Ils sont toujours ivres et toujours altérés d’eau-de-vie. Or, dans l’occasion dont il s’agit, l’église avait été envahie par une bande de ces soldats et de femmes, qui en avaient fait un lieu d’orgie, et un des missionnaires avait été blessé d’un coup de poignard à la main gauche.

Peu après, le grand fitor, percepteur des impôts de Joal pour le roi de Sine, s’était également introduit de force, avec des hommes armés, dans l’intérieur de la mission, l’avait bouleversée, avait étendu ses perquisitions fiscales jusque dans les poches des missionnaires, et, dans un moment de rage, blessé l’un d’eux à la main droite de deux coups de couteau.

À la presqu’île du cap Vert, sous les canons même de Gorée, s’il n’y avait plus de violences commises ouvertement, il ne se passait pas moins des choses singulières : il y a quelques années à peine, les gens du littoral pillaient les navires naufragés sur leurs côtes, et les chefs de la presqu’île prélevaient encore des droits sur les produits du Cayor adressés à nos maisons de commerce.

Le colonel Faidherbe, jugeant qu’il ne pouvait tolérer plus longtemps cet état de choses, partit donc le 3 mai de Saint-Louis avec deux cents tirailleurs sénégalais et quelques canonniers ; prit, en passant à Gorée, cent soixante hommes d’infanterie de marine, et fit aux hommes de bonne volonté de cette île un appel qui fut entendu ; c’était la première fois que l’on invitait la population de cette petite ville à concourir aux opérations de guerre ; elle le fit avec empressement et fournit cent volontaires.

Le corps expéditionnaire vint ensuite débarquer à Dakar, ou tous les habitants de la presqu’île furent convoqués. Le gouverneur leur dit qu’ils étaient désormais Français, et qu’en cette qualité ils devaient prendre les armes et se joindre à nous dans l’expédition qu’on allait faire chez leurs voisins pour obtenir réparation des torts dont ceux-ci s’étaient rendus coupables.

Le 7 mai 1859, le colonel Faidherbe parcourait le cap Vert dans toute son étendue ; y prêchait, sous les baobabs classiques de cette presqu’île, la guerre sainte, la guerre de la civilisation contre la barbarie, électrisant chacun du souffle de son énergie et y recrutant la fleur de la jeunesse armée ; le soir même, dit un officier de l’expédition, il nous rejoignit sur les limites du Cayor avec deux cent vingt-cinq volontaires.

Le lendemain matin nous étions tous réunis et campés en arrière de Rufisque, entre la plage et la magnifique forêt qui se déroule à perte de vue dans l’intérieur du pays. Les trois ou quatre mille habitants de ce village, presque tous adonnés à la pêche, vivent, conséquemment, en grande intimité avec les génies de la mer, pour lesquels ils professent une vénération profonde. Ils s’en disent même un peu parents. Ces génies habitent naturellement des palais sous-marins qui ne le cèdent pas en agréments et en richesses à ceux de Leucothoé et d’Amphitrite, décrits par le vieil Homère. Non moins généreux que ces déités classiques, les noirs génies des eaux rufisquoises saisissent avidement toutes les occasions possibles de traiter et d’héberger les humbles mortels. Ceux qui ont goûté de cette hospitalité en disent des merveilles ; mais, grâce aux coups de vent, à la fragilité des embarcations, à la voracité des squales, et surtout aux raz de marée, aussi fréquents, aussi subits dans ces parages que les requins, on cite bien peu de marins qui, une fois entrés dans ces splendides et liquides demeures, se soient décidés à en sortir jamais, autrement que sous la forme d’un de ces brillants coquillages qui couvrent le rivage et dont les teintes d’opale, d’émeraude ou d’azur feraient la joie d’un conchyliologiste. Si vous désirez glaner quelques-uns de ces tests pour vos collections, que ce soit en cachette, car les Rufisquois ne plaisantent pas sur ce chapitre, les sons mystérieux que ces coquilles murmurent à votre oreille n’étant ni plus ni moins que les plaintes et les chants des âmes de leurs ancêtres. Comme explication de tant d’imagination et de rêveries poétiques au sein de cette population tant soit peu brutale sous bien d’autres rapports, je dois ajouter que le district qu’elle habite est le plus grand centre de production de vin de palme qui existe dans la Sénégambie.

Dès notre arrivée le gouverneur déclara aux gens de Rufisque qu’ils étaient responsables de la vie et des biens des sujets français résidant parmi eux ; qu’en réparation de l’assassinat commis le 7 décembre 1858, un blockhaus serait établi sur la pointe de Rufisque, et que dorénavant les sujets français auraient le droit de bâtir en bonne maçonnerie partout où il leur plairait. En outre, et pour éviter toutes difficultés à l’avenir, il leur fit comprendre qu’ils devaient interdire les approches de leur village à tous les tiédos armés, leur donnant l’assurance qu’ils seraient protégés, si cette conduite les exposait à des dangers de la part du damel ou souverain du Cayor.

Il termina en leur signifiant que les habitants des villages de la côte, depuis Dakar jusqu’à Saloum, ne peuvent vendre aucun terrain à des étrangers, puisqu’en vertu des traités de 1679, la suzeraineté de la France existe sur toute cette côte et sur une profondeur de six lieues Toutes ces choses entendues, les gens de Rufisque entrant franchement dans les vues du gouverneur, et enchantés de se voir soutenus contre les violences des tié-