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avait volés. Quand elle m’eut écoutée, elle m’aida à monter en croupe, me conduisit à un endroit où elle me fit donner de l’eau, deux petits fromages, un peu de farine, et me ramena non loin de ma retraite, mais en me priant de ne rien dire de ce qu’elle avait fait pour moi, tant le seul nom d’Ibarra inspirait de terreur !

Un orage nous surprit un jour dans un bouquet de bois épais où j’avais transporté mon mari. L’obscurité devint profonde ; le tonnerre éclatait tout autour de nous. Le soir vint, et la pluie ne cessa point de tomber. Je n’avais aucun moyen de faire du feu. À notre gite ordinaire, j’avais de petites bougies que je fabriquais moi-même : je roulais des chiffons sur de petits bâtons et je les enduisais de la cire du miel que je découvrais de loin en loin dans le désert ; mais cette fois, il fallut passer la nuit au milieu de l’inondation, dans les ténèbres et la terreur. Vers l’aube, une calandre, cachée sous le feuillage même de l’arbre qui nous couvrait, se mit à chanter : Unzaga me dit que c’était un petit oiseau qui ressemblait à l’alouette : son chant était si doux, si mélodieux, mêlé de cadences si riches et si variées, que je l’écoutais tout émue avec enchantement et comme soulagée : en ce moment il me semble l’entendre encore.

De jour en jour, la difficulté de satisfaire notre faim et notre soif augmentait. Au mois d’octobre, nous n’eûmes plus d’autre ressource que des épis de froment verts. Je les faisais rôtir ; puis je les pilais et les mêlais à une eau saumâtre ; cette nourriture nous causait d’horribles souffrances d’entrailles ; il fallut y renoncer.

J’appris que mon frère, informé de toutes mes souffrances, avait voulu venir vers nous : au moment où il se préparait à partir, Ibarra lui avait fait défendre avec menaces de donner suite à son projet.

J’avais oublié de dire qu’au temps ou nous avions encore quelques provisions et un rancho, la femme d’Unzaga, Doña Rafaela Carol, avait passé onze jours avec nous ; mais, ne pouvant endurer plus longtemps nos souffrances, elle était repartie en maudissant le jour où elle avait mis le pied dans le désert.

Je ne puis m’étonner assez de ne pas avoir été victime de la férocité des Indiens. Un matin, je trouvai sur la lisière du bois une de leurs flèches, à peine longue d’une demi-toise, et terminée par trois pointes aiguës faites d’un bois très-dur. Je la pris et me sauvai toute tremblante sous notre toit. Quelques instants après, il me fallut sortir pour aller chercher de l’eau, et, à moins de cinq cents pas, je me heurtai, glacée d’horreur ! contre une tête sanglante, celle d’un homme du voisinage que nous connaissions ; à quelques pas gisait le cadavre de sa petite fille percée de coups de lance.

Les soldats qui veillaient sur nous à distance, quoique bien armés, ne redoutaient pas moins que nous ces sauvages. Un soir le sergent vint me demander si je savais où étaient les Indiens. Il me raconta qu’ils avaient surpris une dame d’un bourg situé à quelque distance, l’avaient dépouillée de ses vêtements malgré ses cris, et enlevée. Je lui dis que si jamais il me voyait exposée au même péril, je le suppliais en grâce de m’envoyer une balle de son fusil, bien persuadée que la nouvelle de ma mort affligerait encore moins ma famille que celle de mon enlèvement. — « Certainement non, répondit cet homme avec un affreux regard ; je n’aurais garde de faire ce que vous demandez : au contraire, si je le pouvais ou si j’osais, je vous garrotterais bien, et j’irais vous vendre à quelque riche habitant de Montevideo. » — Depuis ce jour, je ne pouvais plus voir ce misérable sans effroi. Je me cachais dès que je l’apercevais, comme aux moindres bruits lorsque je croyais entendre les Indiens. Dans une de ces heures d’angoisses, exténuée et mourant de faim, la pensée me vint de prier ma famille d’envoyer quelqu’un pour me sauver et me ramener près d’elle : Ibarra ne s’y serait point opposé ; mais presque aussitôt je repoussai cette tentation comme une lâcheté criminelle, je m’indignai contre moi-même, je me prosternai, je priai Dieu de me pardonner et je m’appliquai avec plus d’ardeur à donner des soins à mon mari, à le soulager, à chercher les moyens de prolonger son existence. Hélas ! je ne pouvais me faire d’illusions. Il était visible que sa fin ne devait pas être très-éloignée.


IX

Que dirai-je de plus ? La plainte des malheureux est monotone. Don José devint plus malade encore. Chaque jour il était pris d’attaques nerveuses et s’évanouissait souvent.

Le 11 du mois de février, vers les deux heures de l’après-midi, il tomba dans des convulsions terribles. J’étais seule, loin de tout secours. Unzaga venait de recevoir du sergent un ordre qui l’avait contraint à s’absenter. Que faire ? que devenir ? Je serrai mon mari dans mes bras, je le penchai sur mon sein, je le soulevai, j’essayai de comprimer ses soubresauts violents ; mais j’étais impuissante à le calmer ; alors, désespérée, je m’éloignais, je marchais à grands pas, je poussais de grands cris dans cette solitude, je revenais, je l’embrassais, je le regardais avec terreur, je me détournais de nouveau, cherchant une sorte de soulagement dans l’excès même de mes clameurs ! Je sentais bien que mon mari allait mourir ; je me mis à genoux près de lui et je priai Dieu avec ferveur ; je posai encore sa tête sur mon sein ; mais, épuisée par cette lutte effroyable, je me sentis peu à peu m’affaiblir, mes yeux ne distinguaient plus rien, je frissonnai et je perdis connaissance.

J’ignore combien de temps je restai inanimée, entre la vie et la mort ; lorsque je sortis de cette léthargie, le corps de Don José, à moitié couché sur moi, était déjà glacé. Que n’avais-je expiré en même temps que lui !

Je me souviens qu’en ce moment suprême je ne versai pas une larme ; j’étais immobile de stupeur.

Mille pensées traversaient à la fois mon esprit, et toute ma vie passée me revint à la mémoire comme dans un tableau. Était-ce bien moi qui étais là, en haillons, dans ce désert, devant le cadavre de mon mari ! J’avais dix-neuf ans. Une année auparavant j’étais heureuse, entourée d’affections, de bien-être ; tout souriait à mes espérances !