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Il fallait marcher cependant pour n’être point drossé au gré du vent et des courants contre quelque rocher qui nous eût brisés. Autrement dit, mieux valait encore essayer de suivre dans les ténèbres une route raisonnée que de s’abandonner à la force aveugle du vent et des courants. On avançait lentement, très-lentement pour ne donner au choc, s’il avait lieu, que le moins de force possible, réglant la direction de la marche sur des intuitions auxquelles une rare sagacité pouvait seule donner quelque chance de succès. — Une grande partie de la nuit se passa dans cette perplexité, et l’on parvint enfin, à la faveur des lueurs fugitives des éclairs et sur les indications ininterrompues de la sonde, à trouver un abri derrière une île et un fond ou l’ancre pût nous fixer.

Le 13 août, nous eûmes communication avec une famille de Pêcherais de la baie Levell (promontoire d’Exmouth, côte de Patagonie). Une demi-douzaine d’hommes, de femmes et d’enfants, avec un nombre à peu près égal de chiens entassés pêle-mêle et se réchauffant mutuellement, vinrent à notre rencontre. Malheureusement ils arrivaient un peu tard, au moment où nous levions l’ancre, en sorte que nous ne les vîmes qu’un instant, mais assez pourtant pour nous assurer que c’était exactement la même race d’hommes que celle que nous avions vue à Saint-Nicholas.

Le 14, à une douzaine de lieues au nord de la baie Levell, notre curiosité put être complétement satisfaite ; nous eûmes le loisir de nous amuser pendant trois heures d’une troupe de Pêcherais. Trois hommes, trois femmes, quatre moutards, et comme complément de la famille, quatre ou cinq chiens nous arrivèrent dans une seule embarcation. Celle-ci, beaucoup moins imparfaite que celle dont j’ai donné précédemment la description, était construite en planches, quoique évidemment de fabrication indigène. Elle était mue par quatre grands avirons faits de deux pièces, à savoir un long manche au bout duquel était liée une palette[1].

La mère de famille gouvernait avec une petite rame, les hommes nageaient.

La fourmilière de jeunes femmes, d’enfants et de chiens était entassée pêle-mêle autour d’un foyer allumé sur du gravier au milieu de la pirogue. Les chiens étaient mis en position d’échauffer les parties nues de ces malheureux qui n’avaient qu’une petite peau jetée sur l’épaule, encore le plus jeune des enfants dans les bras de sa mère était-il complétement nu. Le pauvre petit être était à peine âgé de quelques mois.

La pirogue accosta le bord ; un gaillard qui paraissait être le chef se leva, et déployant toute l’étendue de sa gamme, nous lança un flux de paroles. On l’invita par signes à monter, en renforçant l’invitation de la présentation d’une galette de biscuit tenue à distance. Saisissant alors comme un paquet inerte le même que la mère tenait sur son sein, il nous le présenta à bout de bras en appuyant son geste d’un discours chaleureux comme s’il avait été parfaitement sûr d’être compris de nous. Comme nul ne tendait les bras pour recevoir l’enfant, il le remit à sa mère, et intarissable dans ses paroles, il nous montrait du doigt tour à tour chacun des trois jeunes garçons de dix à douze ans qu’il avait dans sa pirogue.

On crut comprendre que ce gaillard voulait, placer ce qu’il considérait apparemment comme sa marchandise ! Ne trouvant point d’amateurs, il cessa de parler, et comme les galettes de biscuit restaient toujours en exposition mais ne tombaient point dans la pirogue, il se décida à venir les chercher. Ses deux compagnons le suivirent ; les femmes et les enfants restèrent à leur place.

Nos trois hôtes étaient gens fort bien portants, en apparence du moins, plutôt gras que fortement musclés, à large carrure, à grosse tête carrée, à formes et à figure épaisses, de taille ordinaire, c’est-à-dire de un mètre soixante-cinq centimètres à un mètre soixante-quinze centimètres. Ils avaient la peau brune, les cheveux noirs, plats et roides, peu ou point de barbe, des sourcils rares, des yeux petits et noirs, le nez épaté et profondément enfoncé entre les orbites, les pommettes saillantes, la bouche moyenne, le front petit et un peu fuyant, la physionomie inintelligente.


Couleur de la peau des Pêcherais. — Les Pêcheraises. — Effet d’un miroir sur un Pêcherais. — Si ces sauvages croient en Dieu. — Ornements, armes.

Je remarquai que la peau du tronc, couverte par un cuir d’animal et par conséquent plus à l’abri du soleil que la figure, était cependant de teinte plus foncée, et je me disais que s’il était vrai que l’éclat du soleil et de la lumière donnât aux peuples bruns ou noirs la couleur qui les caractérise, c’est le phénomène inverse que j’aurais dû remarquer chez mes Pêcherais. En réfléchissant depuis à cette question, j’ai regretté de n’avoir pas avec soin examiné si cette teinte plus sombre de la peau du corps ne tenait pas à la malpropreté du vêtement, car il peut se faire que ces braves gens se trouvent quelquefois la figure assez sale pour la laver, mais qu’ils négligent cette petite coquetterie pour le corps sur lequel, d’ailleurs, le contact de l’eau froide exercerait une sensation plus vive et plus désagréable. Voilà un petit point d’observation que je recommande aux ethnologistes parisiens qui iraient faire un tour en Patagonie.

En rappelant à mon esprit les impressions que je subis dans les circonstances dont je parle, j’avoue, que je considérai comme parfaitement clair et certain que ces Américains avaient la peau du corps naturellerment plus brune que celle de la figure. Les femmes, dont j’aurais dû parler d’abord, par égard pour le beau sexe, tout en participant aux caractères généraux que j’ai tracés, avaient une figure plus agréable, moins grossière, et une expres-

  1. Il n’est pas inutile, pour les appréciations ethnologiques qu’on pourrait déduire de là, de faire remarquer que ces sauvages nous dirent quelques mots d’anglais, comme captain et water, ce qui doit faire penser on qu’ils ont été plusieurs fois en relation avec des navires, ou, ce qui est encore fort possible, qu’ils ont vécu dans le voisinage de pêcheurs de phoques qui s’établissent pendant une saison de l’année sur différents points des rivages magellaniques pour y fabriquer de l’huile que des navires viennent prendre avec les fabricants à la fin de la saison.