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Mais bien qu’une pareille température n’ait rien de sibérien, il s’en faut de beaucoup qu’elle soit aussi froide tous les ans. Elle serait même tout à fait exceptionnelle, d’après les relevés météorologiques que M. le gouverneur de la colonie de Punta-Arena, en 1859, a bien voulu me communiquer, et dont je suis disposé à admettre l’exactitude. En effet, peut-on croire à des hivers bien rigoureux dans un pays couvert de plantes qui ont besoin de serres pour vivre dans nos climats européens, en voyant la nudité presque complète des indigènes et entendant dans le bois le caquetage des perruches et le bourdonnement des colibris.

Les vents généralement régnants sont ceux de la partie ouest variant du sud-ouest au nord-ouest. — Ils soufflent assez fréquemment du sud, et rarement de toute autre direction que celles qui viennent d’être indiquées.

Ceci posé, on conçoit qu’il est infiniment plus facile, surtout pour les navires à voiles, de passer du Pacifique dans l’Atlantique que d’opérer la navigation inverse. La direction ordinaire des courants corrobore encore ce fait.

Mais voilà assez de météorologie pour le moment. Nous aurons pourtant à y revenir quelque peu pour compléter nos idées sur ce point important. Mais d’ici là nous parcourrons beaucoup de pays, et l’esprit aura le temps de se reposer.

Ce que nous savons déjà suffit bien pour montrer que le climat de Magellan n’est pas très-froid. Et si j’ajoute que, sous cette latitude, la sérénité du ciel dans les beaux jours est à nulle autre pareille, que l’été n’a jamais de journées de chaleur considérable, que le froid est le plus souvent sec, on pourra bien se dire que le climat de Magellan est loin d’être désagréable, et qu’il vaut bien, somme toute, celui de Paris. — Beaucoup de Parisiens conviendront de cela et fort peu iront y voir !


Canaux latéraux de la côte de Patagonie. — Mouillage de Puerto-Bueno. — Nouvelle troupe de Pêcherais.

Le 6 août. — Mouillage sous l’une des îles Otter.

Une multitude d’îlots très-rapprochés les uns des autres s’épanouissent en quelque sorte à la surface de l’eau en touffes verdoyantes de bruyères. — Ce sont vraisemblablement les crêtes d’une montagne ensevelie dans les abîmes de l’océan. À côté d’eux, la sonde plonge dans les profondeurs considérables d’une vallée sous-marine.

Du 7 au 10, nous naviguons entre une chaîne d’îles plus ou moins hautes, la plupart composées d’un seul pic, échelonnées le long de la côte occidentale de Patagonie depuis les terres de Magellan jusqu’aux Chiloë, et qui laissent entre elles ou entre le continent et elles ce que les marins appellent les canaux latéraux. Nous mettons pied à terre dans l’une de ces îles qui sont encore à baptiser (le mouillage seul a reçu le nom de Puerto-Bueno). C’est une pyramide de granit qui s’élance du sein de la mer, et dont la base battue par les flots ne laisse pas autour d’elle le plus étroit cordon de terrain plat. Inhabitée comme le paraissent être toutes les îles des canaux latéraux, elle peut être considérée comme inhabitable. Quelles ressources pourrait offrir un semblable rocher ? on n’y saurait trouver ni celle de l’agriculture, ni celle de la chasse. — De pauvres Pêcherais dont la vie se passe à errer sur les rivages pour pêcher le poisson ou attaquer le phoque endormi sur le sable, peuvent seuls y chercher un refuge contre la tempête et un abri pour la nuit. — L’île est couverte de bois.

Ce ne sont plus sans doute les hautes futaies avec lesquelles le lecteur a pu se familiariser dans le tiers médian du détroit de Magellan, mais des fourrés compactes constitués par les arbres et les broussailles déjà connus. Ici mieux que nulle part ailleurs je saisis, en admirant les ressources de la nature, la transformation d’îles de corail et de rochers, quelle qu’en soit la constitution, en terres grasses et verdoyantes. — Les plantes les plus humbles commencent à tapisser la roche nue ; puis, sur leurs détritus accumulés prennent naissance des végétaux un peu plus avancés dans la série, tels que les fougères, les bruyères, les arbustes de toutes sortes. Ceux-ci meurent à leur tour et mêlent les éléments de leur décomposition à ceux que les agents physiques et chimiques ques, tels que l’eau, la neige, les gaz, empruntent à la roche elle-même. La terre végétale se forme et s’accumule en assez grande quantité pour donner prise et nourriture à une génération plus forte et plus belle que ses devancières. La mort arrive pour celle-ci comme pour les autres, et une autre lui succède. Ainsi marche sans cesse le cercle fatal dont chaque rotation représente une vie qui s’éteint et une vie qui commence. — « Toute chose vient de la terre et retourne à la terre, » — a-t-on dit depuis longtemps. Les animaux eux-mêmes lui empruntent les éléments de leur corps soit directement, soit plus encore par l’intermédiaire des végétaux, et le phosphate calcaire de nos os, l’azote de notre chair ensevelis dans la terre, passeront par l’intermédiaire du grain de blé dans les os et dans les muscles d’un prolétaire ou d’un grand seigneur de l’an 2000 ! Ainsi s’accomplira notre métempsycose physique.

Mais nous voilà bien loin du présent et des canaux latéraux, revenons-y pour un moment. Notre navigation du 12 août nous fournit des spectacles et des émotions qu’il nous sera difficile d’oublier. Le navire circulait au milieu de canaux larges comme une rivière ; à chaque instant un îlot, une pyramide sortant comme un fantôme du sein de l’onde, semblait vouloir nous défendre l’abord de régions inaccessibles aux humains. On avançait timidement et bientôt un goulet jusque-là inaperçu nous permettait de tourner et de déborder l’obstacle qui semblait tout à l’heure infranchissable.

La nuit approchait, et nous n’avions encore aucun mouillage à proximité ; en outre, le vent prenait une intensité peu rassurante, et bientôt un déluge de pluie venait ajouter à la profondeur des ténèbres un surcroît de misère pour l’équipage fatigué et d’embarras pour le capitaine dont l’œil scrutateur interrogeait l’horizon, cherchant à saisir les vestiges du port où il pourrait trouver un abri. — L’obscurité devenait de plus en plus profonde, rien ne se dessinait autour de nous.