Page:Le Tour du monde - 03.djvu/142

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fiques torrents desséchés dont les sables d’une blancheur aveuglante font éprouver au voyageur altéré et déçu le supplice de Tantale.

Le pauvre J… avait bien un autre sujet d’anxiété. À la seconde nuitée, un jeune Bichary, qui accompagnait la caravane en flâneur et un peu en pique-assiette, trouva moyen de voler à mon compagnon sa bourse qui contenait cinquante-sept talaris (près de trois cents francs) et quelques bijoux, toute sa fortune. Je crus que le malheureux allait en devenir fou. Je réunis tout ce que je savais d’arabe pour expliquer la chose à Haçab-Allah et l’inviter à faire une recherche parmi ses hommes. Deux des chameliers nous montrèrent du doigt le Bichary accroupi un peu à l’écart et nous dirent :

« Il n’est pas de Souakin, il ne travaille pas, soyez sûr que c’est le voleur. »

Dès que le drôle vit qu’on s’occupait de lui, il vint, avec une stupidité ou une impudence remarquable, s’accroupir à côté de J… Celui-ci voulait l’assommer ; Haçab-Allah, plus calme, voulait seulement l’inviter à rendre la bourse qu’il avait dû cacher dans le sable, et sur son refus obstiné, à suivre la caravane jusqu’à Taka, ou on le mettrait en prison. Je recommandai quelque chose de plus sûr : ce fut de lui lier les bras et de le faire marcher entre deux chameliers, ce qui fut fait. Mais au campement suivant, au milieu de la nuit, je fus réveillé par un tumulte de gens courant la lame au poing, et le chef vint me dire :

« Mustapha, er rag’l rah ! (Mustapha, l’homme s’est enfui !) »

Il faut savoir que les Arabes, peu habitués à prononcer nos noms européens, m’avaient donné, pour me faire honneur, un nom turc, c’est-à-dire un nom emprunté aux maîtres du pays, quoique j’eusse préféré un nom arabe à ce nom de mélodrame ; mais les Abd-el-Kérim, les Nacer, etc., sont si prodigués la-bas, que mes compagnons auraient cru m’offenser en me donnant un nom de croquant, si historique qu’il fût.

« Allons, dit J… quand je lui eus expliqué ce contretemps, je lui avais confié mon voleur, il l’a laissé partir, il est responsable à présent. »

Et sur ce, il s’endormit philosophiquement.

Nous entrâmes dans un chapelet de cirques ou de vallées d’une beauté désolée, stérile, rayés de torrents desséchés ou plus exactement parcourus par un r’or aux berges escarpées qui passait d’un bassin dans l’autre ; et une fois sortis de ces coupe-gorge, aujourd’hui fort inoffensifs grâce à la police égyptienne, nous débouchâmes dans une plaine au bout de laquelle nous manquâmes d’eau. Je demandai au kabir si nous étions loin du puits :

« Qarib ! (tout près !) »

Cela ne me rassurait pas, car je savais que le qarib arabe est cousin germain du « petit quart d’heure » des paysans français et du « coup de sifflet » des Bas-Bretons. J… marauda la valeur d’un litre d’eau aux chameliers, qui, du reste, ne s’étaient pas fait faute en route de dessécher nos guerbas (outres) ; mais au matin il fallut partir sans avoir pu faire le café, le gosier sec, sous un soleil ardent. Au bout de deux heures, j’avais perdu toute autre pensée que celle de boire. Les yeux clos, je voyais passer dans mes rêves ces eaux cristallines des Balkans au bord desquelles j’avais si souvent respiré le frais à l’ombre des forêts contemporaines des Gètes, ces gelidi fontes de Virgile, qu’au collége je traduisais si platement par « de fraîches fontaines. »

La souffrance physique ne me rendait pourtant pas insensible au charme grandiose d’une admirable vallée où la caravane s’engagea vers les dix heures du matin. La masse puissante des monts s’était ouverte pour laisser passer le lit desséché d’un torrent large comme la Marne, mais en cette saison ce n’était qu’un large sillon de sable fin. Des deux côtés, dominées par les flancs noirs et escarpés de la montagne, s’étendaient, sans interruption, les lignes majestueuses des cocotiers, et ce bel arbre, vrai monument végétal du désert, couvrait de son ombre les camps et les troupeaux des tribus pastorales qui fréquentent cette gorge-oasis. La sombre muraille qui semblait nous écraser s’ouvrait par instants à quelque torrent latéral, et montrait, dans un lointain inondé de lumière, un paysage d’un éclat et d’une douceur infinis. Il faut savoir que dans toute l’Afrique, à part la grande ligne des solitudes tropicales, où, comme dit énergiquement un proverbe arabe, « on ne trouverait pas de quoi faire un cure-dents, » le mot désert n’emporte guère avec lui cette image de stérilité morne et pétrifiée dont nos imaginations européennes l’entourent volontiers. Une vie relative, mais d’autant plus saisissante qu’on s’attend moins à la trouver là, se manifeste dans une végétation courte et rase, dans des fourrés horriblement épineux, mais dont le vert éclatant repose doucement la vue ; dans des plaines sans fin couvertes de hautes graminées d’un jaune clair qui frémissent à la brise comme des champs de seigle mûr.

Vers midi, nous nous arrêtâmes sous quelques palmiers ; les chameaux à peine déchargés se précipitèrent en avant, les naseaux ouverts ; les hommes les suivirent. Nous tombâmes tous pêle-mêle sur une foula, mare verdâtre appuyée à un rocher qui avait empêché les eaux de se perdre dans le sable. Cette mare, d’une contenance moitié moindre que celle du bassin du Luxembourg, avait désaltéré bien des caravanes avant le passage de la nôtre ; mais je pus croire, à la furie avec laquelle bêtes et gens se précipitèrent dans ces eaux bénies, qu’un quart d’heure allait les épuiser. Le niveau, en effet, baissa beaucoup, mais cette déperdition dut être réparée par les infiltrations du torrent, que les sables buvaient pour les rendre en détail au premier pasteur qui voudrait bien gratter la terre avec son bâton. Un chamelier à qui je demandais ou était le puits le plus prochain, me montra le lit aride où nous marchions et me dit : « Partout sous tes pieds. »

Nous sortîmes trop tôt de ce bel ouadi pour entrer dans de petits vallons qui nous menèrent à des cols arides, et, au sommet du plateau, je coupai à angle droit un superbe r’or avec l’inévitable avenue de palmiers, le tout fort in-