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voyageur, et son coucher à la belle étoile ne devait guère lui coûter. Or, son costume était peu fait pour inspirer confiance en son papier, ses habits étaient tout en lambeaux, usés par six mois de service, et de plus ils étaient couverts de la boue du ruisseau où son cheval avait péri. Enfin, pour comble de malheur, il ne connaissait aucun des propriétaires de stations de ce district, où l’on n’élevait que des moutons, et l’intendant ne connaissait aucun des propriétaires de gros bétail dont Leuba aurait pu lui citer les noms pour établir son honorabilité.

L’intendant était un homme prudent, ce qui est synonyme de méfiant, et le cheval fut renvoyé au pâturage. Leuba qui ne voulait pas porter sa selle et sa bride jusqu’à Swanhill, distant encore de cinquante milles, d’acheteur se fit vendeur et céda ces deux objets à moitié prix. Il se mit en route à pied le lendemain et arriva le jour suivant à Swanhill.

Swanhill, petit village au bord du Murray, est le centre de communication entre toutes les stations des plaines que Leuba venait de traverser et les pays plus habités du sud : c’était la tête de route de Melbourne. Il y avait là, comme dans tous les villages de l’intérieur, une station de police, un store, un maréchal ferrant et une auberge. La malle de Bendigo allait partir, et Leuba résolut d’en profiter pour se rendre dans cette ville.

Ce qu’on appelait la malle n’était en réalité qu’un service de dépêches fait par un postillon à cheval conduisant un cheval de main lorsqu’il avait un lourd chargement de lettres et de journaux. Leuba obtint pour le prix de six livres sterling de faire les cent cinquante milles qui séparent Swanhill de Bendigo, monté sur le cheval de main, entre les sacoches qui renfermaient les dépêches. Ils se mirent en route au point du jour, et le postillon, se méfiant de son voyageur, lui donna la plus mauvaise bête, afin qu’il ne pût pas décamper avec la correspondance du district.

Après trente-cinq milles de galop, ils arrivèrent à une station ou un autre postillon attendait son camarade avec des chevaux frais pour le relever de service. Notre ami passa ainsi quatre fois successivement des mains d’un postillon à celles d’un autre. On lui laissa une fois seulement vingt minutes pour dîner et à dix heures du soir il arrivait à Bendigo demi-mort de fatigue après avoir galopé pendant dix-sept heures sans s’arrêter. La nuit, la fatigue et la fièvre l’empêchèrent de dormir ; à peine il avait fermé les yeux qu’il se mettait sur son séant en sursaut, rêvant qu’il entendait son ex-troupeau de bœufs s’échapper ou que son cheval s’embourbait sous lui, ou bien encore qu’il tombait dans l’eau du haut d’une branche sur laquelle il avait dormi deux ou trois nuits auparavant.

Le lendemain matin il prit la malle de Melbourne ; cette fois, une vraie malle, une voiture américaine chargée de mineurs et attelée de quatre chevaux qui marchaient toujours ventre à terre. À Melbourne il rencontra un fermier des environs d’Yéring qui lui fit faire une partie de la route sur sa voiture et il arriva enfin chez nous avec cette figure amaigrie et harassée qui provoqua nos étonnements, et rendit plus vif encore notre plaisir de le revoir sain et sauf après sa longue expédition.


Retour en Europe.

Par un beau jour de janvier, le cœur serré de regrets pour le pays que j’allais quitter, je dis adieu au cottage d’Yéring, à la maison neuve en construction, aux arbres que nous avions plantés, et jetant un dernier regard sur les montagnes de Dalry, dont j’avais pris congé la veille en me promettant bien de les revoir quelque jour, je m’assis à côté de mon frère, dans sa voiture, qui m’emmenait à Melbourne, avec mon bagage d’oiseaux empaillés, d’armes de sauvages, de peaux d’opossums et d’ornithorhynques, souvenirs de la colonie.

Les gens travaillaient aux moissons dans le clos cultivé ; parmi eux se trouvait le vieux Tom, qui avait aidé à la construction du pont de Dalry. Quand nous passâmes, Tom donna le signal trois fois répété en chœur, par lequel ils me souhaitaient encore une fois tous ensemble un bon voyage.

Le lendemain, quand s’éleva le vent favorable que l’on attendait pour sortir de la baie de Port-Philipp, tristement appuyé sur le bastingage de l’Anglesey, j’envoyai un dernier adieu à mon frère, qu’un petit bateau ramenait vers le port avec notre ami Lloyd.

Au mois d’avril je revis l’Angleterre. Combien la nature me semblait belle après mes trois mois de prison à bord. Les haies se couvraient de leur parure verte du printemps, et tandis qu’une voiture que j’avais prise entre Trouro et Plymouth montait un chemin creux, le gazouillement des fauvettes qui se poursuivaient de branche en branche vint charmer mon oreille. Je ne saurais vous dire la douce émotion que j’éprouvai. Ce n’était plus le cri aigu du perroquet aux brillantes couleurs, ni les notes graves des pies moqueuses, auxquels j’étais accoutumé depuis trois années. C’était l’annonce du retour dans la vieille patrie, le chant familier des oiseaux aimés de l’enfance qui m’arrivait tout plein des souvenirs du pays, des amis et des parents que j’allais revoir. Au regret pour l’heureuse colonie que j’avais quittée, se mêlait au fond de mon cœur la joie de rentrer sous le toit paternel, et ces deux courants opposés de sentiments se fondaient dans une profonde gratitude pour la divine et bonne Providence qui nous protége sur tous les sols et sous tous les climats.

Au moment où j’écris ces lignes, une grande expédition vient de quitter Melbourne pour aller explorer l’intérieur. Les colons généreux se sont cotisés afin de faire les frais nécessaires pour pénétrer jusqu’au cœur du continent : quelques-uns ont versé mille livres sterling à cette souscription. Le 15 juin 1860, vingt-quatre chameaux traversaient les rues de Melbourne, arrivant de l’Inde, chacun d’eux conduit par un Indien vêtu de