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sitôt qu’il commence à disparaître, le bouchon disparaît aussi et on capture de gros black-fishes. Alors il faut être prompt, car, pendant deux heures au moins, on n’a pour ainsi dire qu’à jeter sa ligne et à la retirer. On place au travers du bouchon, pour mieux le distinguer dans la nuit, une plume blanche de kakatoës. Souvent au lieu d’un poisson on prend une énorme anguille. Celles-ci causent au nouveau venu de fortes émotions, car elles se débattent tellement dans l’eau, qu’il se figure avoir au bout de sa ficelle un poisson de quinze livres au moins. Le black-fish, seul poisson que nous offre la Yarra (à part une espèce de hareng qui ne remonte pas jusqu’à Yéring), pèse quelquefois cinq et six livres, d’ordinaire de une à deux. C’est un poisson sans écailles, ressemblant de forme à la carpe, et dont la chair, blanche et délicate, ne le cède à aucun des poissons d’eau douce du monde.

Notre dîner étant organisé, chacun y prit sa place. Qui de vous n’a pas fait en sa vie quelque gai repas champêtre ? Pour vous qui en avez fait plusieurs, le plus charmant a été celui ou vous vous trouviez dans la société la plus intime, celui ou vous étiez le plus à l’écart du tumulte des humains : peut-être une joyeuse compagnie de jeunes personnes, conduite par des parents et des amis sur le sommet silencieux de quelque belle montagne, où, tout en gardant ce doux et honnête sentiment d’aimable retenue que donnent un cœur bien placé et une bonne éducation, on a mis de côté cependant la contrainte qui nous accompagne presque toujours dans les salons des villes.

Composée comme l’était notre partie, quel charme nous trouvions à parler de l’Europe ! À ce moment-là les flottes françaises et anglaises partaient pour la Crimée, et nos jeunes Australiennes s’enthousiasmaient à la pensée de la gloire qui attendait les parents, les amis qu’elles avaient à l’armée. On parlait des merveilles du vieux monde, de ses poëtes illustres ; ensuite, le coude appuyé sur le sol récemment conquis aux enfants de la civilisation, nous élevions nos verres de champagne à la prospérité de notre nouvelle patrie, à l’Australie heureuse, Australia felix ; et perchés sur les branches élevées des gommiers, les perroquets aux plumes vertes et rouges, les kakàtoës blancs et les oiseaux rieurs, redoublaient leurs cris du soir, comme pour s’associer a notre gaieté.

Tout à coup, nous sommes rappelés au but de notre journée par les cris que pousse Mme B… Le soleil était près de disparaître et le premier poisson était pris. Aussitôt chacun abandonne sa place sur l’herbe, nos dames courent à leurs lignes et nous à Mme B…, pour l’aider à sortir de l’eau sa capture et à remettre en ordre son amorce. Puis nous allumons des feux de dix en dix pas sur le banc élevé de la rivière.

En Australie, nous n’avons pas de crépuscule. Déjà les derniers canards ont passé rapides comme des hirondelles à l’approche de la pluie, suivant les cours de l’eau par vols de trois à cinq, pour aller pâturer pendant la nuit l’herbe tendre qui pousse dans les lagunes. Tous les oiseaux se taisent, à part quelques oiseaux rieurs qui semblent dans le lointain jeter un défi au silence de la nuit, et, à mesure que le soleil s’éteint derrière l’horizon en arrière de nous, la lune, qui devient brillante, commence à percer au-dessus de nos têtes le rare et sombre feuillage des gommiers.

Après deux heures de la pêche la plus amusante, on se prépara pour le départ. Le break fut attelé, nos dames y reprirent leurs places, et nous, à qui on avait amené nos chevaux, nous leur servîmes d’escorte d’honneur, galopant autour de leur voiture et suivant, au milieu de la plaine éclairée par la lune, le même chemin que nous avions parcouru le matin en chassant les chevaux sauvages.

Arrivés au cottage, nous primes le thé en devisant ensemble sur les épisodes de notre journée, et on se sépara pour se préparer aux joyeuses fatigues du lendemain.

Vous dirai-je maintenant comment chaque jour fut employé ? Non pas, car je ne le saurais plus moi-même. Nous étions aux ordres de nos aimables hôtes, et pendant le déjeuner on réglait chaque matin l’emploi de la journée. Le soir, nos dames nous faisaient de la musique, quelquefois on dansait un tour de valse. Miss F… avait une voix magnifique et très-cultivée, qui dominait tous les bruits du dehors. Vous ne sauriez vous faire une idée du bruit que font en Australie les grenouilles par une nuit claire. Les colons anglais se permettent à ce sujet une mauvaise plaisanterie. Ils prétendent que le capitaine Baudin étant entré le soir dans la baie qu’il venait de découvrir en 1802, les Français furent si effrayés du bruit immense qui se faisait tout autour d’eux sur cette terre inconnue, que le lendemain ils remirent à la voile. Et voilà, disent ces Anglais, pourquoi l’Australie n’est pas à la France.

Ce ne sont pas de grosses grenouilles comme celles qui remplissent nos étangs en Europe qui font tout ce bruit, mais bien de toutes petites rainettes vertes et brunes, qui se cachent dans l’herbe et qui, de leurs nids de verdure, remplissent l’air de leurs cris perçants et argentins. Tous se confondent en un seul son soutenu et indéfinissable, et on distingue les voix de quelques-unes plus rapprochées, dont les notes pleines et graves, qui ressemblent au la donné par le diapason, reviennent à intervalles égaux, vingt ou trente fois par minute.

Nous laissions la porte de notre salon ouverte ; chaque pause marquée dans la musique que nous écoutions était remplie par la vibration de ce cri immense du dehors, et, perdue dans le gazon qui bordait la vérandah, une petite grenouille à la voix de contralto faisait l’écho de la dernière note.

Un de nos amusements favoris, un de ceux que je veux essayer de vous décrire, était la chasse au kanguroo.

Cet animal est très-commun chez nous, beaucoup trop, car nous estimons qu’il n’y en a pas moins de mille à quinze cents sur nos terrains, et qu’ils nous mangent autant d’herbe que cent à cent cinquante têtes de bétail.

Les kanguroos se tenant ordinairement par petites