Page:Le Rouge et le Noir.djvu/485

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sa présence, en le voyant occuper la place un peu élevée réservée à l’accusé, il fut accueilli par un murmure d’étonnement et de tendre intérêt.

On eût dit ce jour-là qu’il n’avait pas vingt ans ; il était mis fort simplement, mais avec une grâce parfaite ; ses cheveux et son front étaient charmants ; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa toilette. La pâleur de Julien était extrême. À peine assis sur la sellette, il entendit dire de tous côtés : Dieu ! comme il est jeune !… Mais c’est un enfant… Il est bien mieux que son portrait.

— Mon accusé, lui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six dames qui occupent ce balcon ? Le gendarme lui indiquait une petite tribune en saillie au-dessus de l’amphithéâtre où sont placés les jurés. C’est madame la préfète, continua le gendarme, à côté madame la Marquise de M***, celle-là vous aime bien ; je l’ai entendue parler au juge d’instruction. Après c’est madame Derville.

— Madame Derville ! s’écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front. Au sortir d’ici, pensa-t-il, elle va écrire à madame de Rênal. Il ignorait l’arrivée de madame de Rênal à Besançon.

Les témoins furent entendus. Dès les premiers mots de l’accusation soutenue par l’avocat général, deux de ces dames placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien, fondirent en larmes. Madame Derville ne s’attendrit point ainsi, pensa Julien. Cependant il remarqua qu’elle était fort rouge.

L’avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commis : Julien observa que les voisines de madame Derville avaient l’air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la connaissance de ces dames, leur parlaient et semblaient les rassurer. Voilà qui ne laisse pas d’être de bon augure, pensa Julien.

Jusque-là il s’était senti pénétré d’un mépris sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au jugement. L’éloquence plate de l’avocat général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse d’âme de Julien disparut