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Elle regardait Julien, elle trouvait une grâce charmante à ses moindres actions.

Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez lui jusqu’à la plus petite idée qu’il a des droits.

L’air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon m’a dit ce mot d’amour, il y a huit jours, le prouve de reste ; il faut convenir que j’ai été bien extraordinaire de me fâcher d’un mot où brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas sa femme ? Son mot était naturel, et, il faut l’avouer, il était bien aimable. Julien m’aimait encore après des conversations éternelles dans lesquelles je ne lui avais parlé, et avec bien de la cruauté, j’en conviens, que des velléités d’amour que l’ennui de la vie que je mène m’avait inspirées pour ces jeunes gens de la société desquels il est si jaloux. Ah ! s’il savait combien ils sont peu dangereux pour moi ! combien auprès de lui ils me semblent étiolés et tous copies les uns des autres.

En faisant ces réflexions, Mathilde, traçait au hasard des traits de crayon sur une feuille de son album. Un des profils qu’elle venait d’achever l’étonna, la ravit : il ressemblait à Julien d’une manière frappante. C’est la voix du ciel ! Voilà un des miracles de l’amour, s’écria-t-elle avec transport : sans m’en douter je fais son portrait.

Elle s’enfuit dans sa chambre, s’y enferma, s’appliqua beaucoup, chercha sérieusement à faire le portrait de Julien, mais elle ne put réussir ; le profil tracé au hasard se trouva toujours le plus ressemblant ; Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve évidente de grande passion.

Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler pour aller à l’Opéra italien. Elle n’eut qu’une idée, chercher Julien des yeux pour le faire engager par sa mère à les accompagner.

Il ne parut point ; ces dames n’eurent que des êtres vulgaires dans leur loge. Pendant tout le premier acte de l’opéra, Mathilde rêva à l’homme qu’elle aimait avec les transports de la passion la plus vive ; mais au second acte une maxime d’amour chantée, il faut l’avouer, sur une mélodie digne de Cimarosa,