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Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour convenir de tout ?

— Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de l’hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de madame de La Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa fille. Si Mathilde trouvait mieux qu’il arrivât toujours par une échelle, c’était avec un cœur ivre de joie qu’il s’exposerait à ce faible danger.

En l’écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il est donc mon maître ! se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords. Sa raison avait horreur de l’insigne folie qu’elle venait de commettre. Si elle l’eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand par instants la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle n’avait nullement prévu l’état affreux où elle se trouvait.

Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin, cela est dans les convenances, on parle à son amant. Et alors pour accomplir un devoir, et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses résolutions qu’elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.

Elle avait décidé que s’il osait arriver chez elle avec le secours de l’échelle du jardinier, ainsi qu’il lui était prescrit, elle serait toute à lui. Mais jamais l’on ne dit d’un ton plus froid et plus poli des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C’était à faire prendre l’amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune imprudente ! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment ?

Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur superficiel l’effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments qu’une femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.

À la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L’amour passionné était encore plutôt un modèle qu’on imitait qu’une réalité.