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À propos de quoi est-ce que je mentirais ? pensa Julien, et il lui avoua tous ses soupçons.

— Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres ! s’écria Mathilde avec l’accent de la folie plus que de la tendresse.

Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tête, ou du moins ses soupçons s’évanouirent ; il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu’à demi.

Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d’Amanda Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de la Nouvelle Héloïse.

— Tu as un cœur d’homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases ; j’ai voulu éprouver ta bravoure, je l’avoue. Tes premiers soupçons et ta résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus attentive à cette étrange façon de parler qu’au fond des choses qu’elle disait. Ce tutoiement, dépouillé du ton de la tendresse, ne faisait aucun plaisir à Julien, il s’étonnait de l’absence du bonheur ; enfin pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait estimé par cette jeune fille si fière, et qui n’accordait jamais de louanges sans restriction ; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur d’amour-propre.

Ce n’était pas, il est vrai, cette volupté de l’âme qu’il avait trouvée quelquefois auprès de madame de Rênal. Il n’y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C’était le plus vif bonheur d’ambition, et Julien était surtout ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des précautions qu’il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de profiter de sa victoire.

Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l’air atterrée de sa démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l’esprit et de la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était certainement un espion, mais Mathilde et lui n’étaient pas non plus sans adresse.