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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/347

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belles plantes tout écrasées !… Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d’un grand sang-froid. Si on l’apercevait remontant au balcon, ce serait une circonstance difficile à expliquer.

— Et comment, moi m’en aller ? dit Julien d’un ton plaisant, et en affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison était née à Saint-Domingue.)

— Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.

Ah ! que cet homme est digne de tout mon amour ! pensa-t-elle.

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin, Mathilde lui serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas, il n’y eut plus d’inquiétude.

Alors l’embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien s’assura que la porte était fermée avec tous ses verrous ; il pensait bien à regarder sous le lit, mais n’osait pas ; on avait pu y placer un ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.

Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus extrême. Elle avait horreur de sa position.

— Qu’avez-vous fait de mes lettres ? dit-elle enfin.

Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s’ils sont aux écoutes, et d’éviter la bataille ! pensa Julien.

— La première est cachée dans une grosse Bible protestante que la diligence d’hier soir emporte bien loin d’ici.

Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes armoires d’acajou qu’il n’avait pas osé visiter.

— Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la première.

— Eh, grand Dieu ! pourquoi toutes ces précautions ? dit Mathilde étonnée.