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BOIS-SINISTRE

l’heure de sa mort. Mlle Brasier tremblait tellement ; on eut dit qu’elle grelottait de froid. Quant à moi… eh ! bien, j’essayais de réagir contre la véritable terreur dont j’étais envahie ; mais au fond, j’étais aussi effrayée que mes compagnes.

— Il nous faut aller voir ce qu’il y a, parvins-je à dire. Venez, Mlle Brasier ! Venez, Béatrix !

— Vous voulez dire que ? demanda Béatrix.

— Je veux dire, ma chère enfant, que quelqu’un peut être blessé, et avoir besoin de notre aide, de nos soins… C’est notre devoir de nous assurer de ce qui vient de se passer dans le petit bois de sapins. Allons !

— Un… Un… meurtre vient d’être commis ! s’écria la jeune femme d’une voix tremblante.

— C’est probable… C’est même presque certain… Cependant, nous devons nous en assurer… Je le répète, notre devoir nous le commande, et aucune de nous ne doit hésiter, même un instant.

— Je ne pourrais pas mettre le pied dans le petit bois, ce soir ; non je ne le pourrais pas ! s’exclama Mlle Brasier.

Jamais je n’avais parlé à Mlle Brasier d’un ton froid, même d’un ton impatienté ; mais j’étais tentée de le faire, en ce moment. Ce n’était pas le temps, me semblait-il, de se considérer soi-même. Je ne dis rien cependant, et je suis contente aujourd’hui d’avoir pu surmonter ce mouvement de mauvaise humeur.

— Eh ! bien, m’écriai-je, puisque, ni l’une ni l’autre, vous ne voulez m’accompagner dehors, j’irai seule ! Mais, on le pense bien, mon cœur tremblait de peur.

— Non ! Non ! fit Béatrix. Je vais vous accompagner, moi, Mme Duverney !

— Et moi aussi ! ajouta Mlle Brasier. Je préfère me trouver en face des choses les plus horribles, plutôt que de rester seule ici, ce soir, même pour un instant, acheva-t-elle, en frissonnant.

Nous nous rendîmes à la cuisine, où Bravo faisait un grand vacarme, car il voulait absolument s’élancer dehors. Chacune de nous mit une paire de chaussures, arrangées expressément pour pouvoir marcher, sans danger, sur le terrain glissant du petit bois. Dans les talons de ces chaussures des petites chevilles de fer avaient été plantées ; ces chevilles s’enfonçaient dans le sol et empêchaient de glisser sur les aiguilles si traîtres des sapins ; de cette manière, nul accident n’était à craindre.

J’allumai trois fanaux ; j’en remis un à Mlle Brasier, l’autre à Béatrix, gardant le troisième pour moi-même, puis ayant enroulé un câble assez mince mais fort résistable, autour de ma taille, nous nous acheminâmes vers le petit bois. Bravo nous accompagnait.

Debout sur le seuil de la porte de la cuisine, nous observions le chien, qui paraissait hésiter, sur le bord du bocage. Bravo semblait se demander quelle direction il allait prendre : par le petit bois, ou par l’Avenue des Cèdres ?… Il grondait tout bas ; on eut dit qu’il s’adressait des observations.

Soudain, il s’élança vers le petit bois, et bientôt, nous l’entendîmes gronder et aboyer.

Nous guidant sur les aboiements de Bravo, nous pénétrâmes, à notre tour, sous les sapins. Nos lanternes éclairaient bien, car elles étaient toujours soigneusement entretenues par Zeus.

Inutile de dire si nos cœurs battaient fort en entrant dans le petit bois. Les sapins, tels d’immobiles sentinelles, semblaient nous guetter ; les oiseaux nocturnes passaient tout près de nous, nous frôlant presque de leurs grandes ailes. Au loin, dans la direction du lac, un hibou faisait entendre son lugubre « hou hou ».

Nous marchâmes une certaine distance puis nous nous arrêtâmes soudain ; c’est que, à nos pieds, nous venions d’apercevoir des traces… des traces… suggestives… Oui, à cet endroit, il y avait eu une bataille… Deux hommes avaient dû se battre ici… Deux hommes… mais qui ? J’entendais encore, comme dans un rêve, les divers bruits qui nous avaient tant effrayées, dans la bibliothèque, tout à l’heure…

— Ô mon Dieu ! cria alors Mlle Brasier.

— Qu’y a-t-il ? criai-je, à mon tour.

— Là ! Là ! Voyez !

Une trace longue et presque droite, ressemblant à un véritable serpent… une trace, conduisant, incontestablement, jusqu’à l’extrême bord du promontoire, du précipice ; là où les rochers tombaient à pic dans le lac… à trente pieds plus bas… Une tragédie s’était jouée là ; à cela il ne pouvait y avoir aucun doute…

Marchant lentement… et péniblement,