Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/73

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
71
LE DESTIN DES HOMMES

enthousiasme, puis il finit par se rendre compte qu’il s’était trompé. Il tenta alors de vendre son poulailler, mais il aurait voulu rentrer dans son argent et les deux ou trois acheteurs qui se présentèrent furent rebutés par le prix.

Maintenant, ses enfants étaient partis, s’étaient dispersés, et il restait seul avec sa femme, sa vieille mère et Lucienne qui, probablement, ne tarderait pas à se marier. Alors, il renonça à l’élevage des volailles qui lui avait valu plus de déboires que de profits.

Mais Lucienne était bien malheureuse d’être pauvre. Des journées, elle restait sans parler, toute raidie par le furieux désir de s’évader, d’échapper à cette pitoyable destinée de tous les siens. Elle ne pouvait se faire à l’idée de vivre la vie de sa grand-mère, de sa mère et de ses sœurs. Obscurément, elle imaginait qu’il se produirait quelque chose, une sorte de miracle qui l’arracherait à sa misérable condition et lui permettrait de goûter à la vie.

Elle souffrait atrocement de sa pauvreté, elle haïssait sa pauvreté, ardemment elle souhaitait sortir de sa pauvreté, mais quand on est né dans la pauvreté, c’est rudement difficile de s’en débarrasser. On dirait qu’elle colle à la peau. C’est comme une maladie incurable. À de certaines heures, cette pauvreté la torturait littéralement.

Et elle songeait à une pauvresse de la paroisse qui avait vécu dans une vieille écurie et qui était morte dans sa vieille écurie. Ça, c’était une vraie belle vie, un sort enviable.

— Non, non, affirmait-elle parfois, je ne ferai pas comme mes sœurs. Je ne passerai pas mes plus belles armées à élever des petits. Je veux vivre, moi.

Entendant ces paroles, sa mère, prise de pitié, souriait tristement, car elle connaissait par expérience l’implacable réalité sur laquelle se brisent les plus ardentes