Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/265

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
263
LE DESTIN DES HOMMES

pour conserver à Capitaine son reste de forces, il lui achetait de la viande de choix chez le boucher.

La femme enrageait.

Un jour, ayant le goût de travailler la pâte, elle avait fait trois douzaines de biscuits au chocolat. Elle les avait particulièrement réussis et était contente d’elle-même. Au dîner, l’homme, après avoir avalé sa soupe et mangé une omelette, avait pris un biscuit entre ses doigts, l’avait élevé en l’air en regardant son chien qui avait tout le temps les yeux fixés sur lui. Alors l’animal avait ouvert la gueule et Latour avait laissé tomber le gâteau. Le chien l’avait happé au vol, se régalant de la friandise pendant que la figure de son maître exprimait le contentement et la satisfaction. Une minute plus tard il répétait le même manège.

Hors d’elle-même, la femme éclata : « Moi qui me suis donné du mal pour faire ces biscuits. Et tu les donnes comme ça au chien. Ça vaut la peine de faire quelque chose de bon. C’est stupide. »

— T’as rien à dire, c’est ma part que je lui donne, répondait l’homme, indifférent à la colère de sa femme. Mais tout de même le vieux chien empiffra les trois douzaines de biscuits.

Une autre fois, attendant un parent, Amanda avait fait un gâteau, mais le visiteur attendu ne vint pas. Alors une voisine étant entrée à la maison, elle le lui avait donné, disant : « Tenez, emportez-le, car autrement ce sera ce maudit chien qui le mangera. »

En dépit des bons soins, il était devenu bien malade, bien répugnant le vieux chien. Il perdait son poil et son corps était couvert d’ulcères. Et, lorsqu’il s’étendait dans la cuisine, il couvrait le plancher d’une bave immonde. Une bête bien malpropre, bien dégoûtante.