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LE DESTIN DES HOMMES

Il lui avait aussi fait remarquer une gravure intitulée Les adieux de Napoléon 1er à la France et il avait paru tout remué en lui faisant voir ce tableau. Par la suite, plusieurs fois, elle l’avait vu le soir ou le dimanche, les yeux levés vers ce cadre et l’avait entendu prononcer d’un ton ému : Pauvre Poléon ! Réellement, en prononçant ces deux mots, il avait des larmes dans la voix. Pour elle, cet apitoiement sur le sort d’un conquérant disparu depuis si longtemps lui paraissait ridicule.

Lui, il déclarait souvent que ce qu’il aurait aimé être, c’était commerçant, pas cultivateur. Il ajoutait que c’était les circonstances qui avaient fait de lui un habitant.

— Toi commerçant ! s’exclamait sa femme, mais tu n’entends rien au commerce. C’est bien pour dire qu’on ne se connaît pas soi-même.

Mais s’il était devenu agriculteur, il prenait sa revanche en faisant des marchés. Il ne voulait pas manquer complètement sa vocation. Alors il achetait pour revendre, mais invariablement, il vendait à perte. Toutefois, il ne se décourageait pas. Il recommençait. Exactement comme le joueur de cartes qui a perdu mais qui est certain de se reprendre à la prochaine partie et de réaliser de beaux gains. « Depuis que je suis mariée avec lui, il n’a jamais gagné une piastre dans aucune de ses transactions, mais il a perdu plus d’argent qu’il pourra jamais en gagner dans sa vie », déclarait sa femme. « Mais il ne se corrige pas. Je ne sais combien de fois je lui ai dit : Cyrille, le commerce c’est pas fait pour toi. Occupe-toi donc de ta terre. Moi, avec mon petit magasin, je ne faisais pas de gros profits, bien certain que je ne faisais pas fortune, mais je gagnais à peu près assez pour vivre, tandis que toi, tu perds toujours et nous devenons de plus en plus pauvres ».