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LE DESTIN DES HOMMES

qui venait d’entrer dans ses dix-neuf ans. Les amoureux se voyaient trois fois par semaine : le dimanche, le mardi et le jeudi. Un matin, en lavant la vaisselle avec sa mère, après le déjeuner, Ernestine déclara :

— Tiens, moé, j’en ai assez d’Arthur. Tu sais, il est ennuyant, il me fatigue et m’agace. Jamais je ne pourrai me décider à me marier avec un garçon comme ça.

— Ben, tu n’es pas obligée de l’endurer. Tu n’as que dix-neuf ans et tu en trouveras d’autres. Alors tu sais quoi faire, lui dit sa mère.

— Oui, je le sais. Je ne veux plus le voir et je vais lui écrire de ne pas revenir ici.

— Pourquoi lui écrire ? Pourquoi ne pas lui dire toi-même que tu en as assez, que c’est fini ?

— Oh ! tu sais, il se mettrait à pleurnicher, à tâcher de m’attendrir, et tout ça ne ferait que m’irriter. J’en ai par-dessus la tête de toutes les platitudes qu’il me débite. Je vais lui écrire immédiatement.

Alors, sa dernière assiette lavée et essuyée, Ernestine mit un journal sur la table pour servir de tapis, prit la plume et l’encrier sur la corniche, à côté de la pendule, alla chercher une feuille blanche dans l’armoire et se mit à écrire.

Aussitôt la lettre terminée, elle la cacheta et alla la jeter à la poste.

Or, le soir, l’un des Arthur Boisselle, qui avait répondu à une demande d’emploi parue dans le journal, arrêta au bureau de poste et demanda s’il y avait une lettre pour lui.

Il y avait une lettre pour Arthur Boisselle. On la lui remit. Comme il était pressé de connaître ce qu’on lui répondait, il se servit de son doigt comme coupe-papier,