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LE DESTIN DES HOMMES

désolant. Vrai, son jardin lui fournissait les légumes nécessaires, mais on ne vit pas que de légumes et ses gains étaient bien minces. C’était toujours et continuellement le problème du pain. En se mettant au lit le soir elle y pensait pendant des heures, étendue sur son matelas, sans dormir, se demandant comment elle pourrait manger le lendemain.

Certes, elle ne s’exclamait plus comme autrefois en parlant du prix des denrées alimentaires : C’est écœurant comme c’est bon marché. Quand on n’a ni père, ni frère, ni mari, qu’on a dépassé l’âge mûr et qu’on est sans argent, la vie est bien difficile. À l’époque de la rentrée des classes, elle était sûre de vendre quelques douzaines de paires de bas de garçons et de fillettes, à l’automne, elle avait toujours de nombreux manteaux à retourner, et au printemps, au temps de la première communion, elle était assurée de faire quelques petites robes blanches. Même, il lui était arrivé de confectionner une couple de robes noires pour des défuntes que l’on couchait dans leur cercueil. Ça c’était du profit clair, mais elle n’avait pas de travail tous les jours, et elle avait besoin de manger lors de chaque nouvelle journée qui s’amenait.

Ce qu’elle était démoralisée !

À cette heure, elle pouvait se tourner de tous les côtés, nulle part il y avait quelqu’un qui la connaissait, qui s’intéressait à elle, qui sympathisait avec elle. Absolument étrangère. Dans la vie elle était seule, seule. Pour ajouter à ses troubles, elle souffrait maintenant de rhumatisme dans une jambe et dans une main. C’était extrêmement douloureux et elle passait souvent des parties de nuit sans dormir, torturée par le mal impitoyable. Avec cela, elle était sujette à des attaques de névralgie. Quand on a déjà tant d’ennuis, c’est bien pénible d’être ainsi affligée.