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LE DESTIN DES HOMMES

n’avait qu’un peu plus que le loyer de sa chambre. Forcément elle dut jeûner.

Ses belles années étaient finies.

À ses moments libres, elle se chercha une place ailleurs. Mais elle était une vieille jeunesse et c’était maintenant plus difficile à trouver qu’autrefois. Découragée, elle dut se résigner à demeurer dans le bureau du vieil avocat malhonnête et égoïste. Chaque jour de la semaine, elle vivait dans la pénible attente du samedi, se demandant toujours si elle recevrait son mince salaire au complet. Souvent, il arrivait qu’elle n’en touchait qu’une faible partie. Son patron lui jetait quelques piastres comme à une pauvresse à qui il aurait fait l’aumône. Mais elle devait quand même payer le loyer de sa chambre et manger. Non pas manger à sa faim, car c’était une chose qu’elle ne connaissait plus maintenant, mais manger pour subsister. Trois longues et douloureuses années, elle vécut ainsi. Chaque saison, elle louait toutefois pour l’été sa maison de Lavoie ce qui lui permettait de payer ses taxes et de ne pas crever de faim.

Pendant ces années, elle avait suivi dans ce bureau un véritable cours de fraudes et d’escroqueries.

Maintenant, cependant elle en avait assez. Alors, après avoir longuement réfléchi, elle décida de laisser là sa vieille crapule d’avocat et d’aller vivre à Lavoie, dans sa vieille maison. Pour commencer, elle tenterait d’obtenir un prêt de cinq cents piastres du maire en donnant une hypothèque sur sa propriété, puis, avec cet argent, elle achèterait un fond de marchandises pour ouvrir un petit magasin de modes. Le maire s’attendait depuis longtemps à une requête de ce genre, mais comme la maison valait plus que le double du montant demandé, il y consentit. Donc, avec un assortiment de mercerie, d’articles de nouveautés qu’elle se fit expédier à Lavoie, elle arriva là aux premiers jours