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LE DESTIN DES HOMMES

elle pensait aux petits avant de penser à elle. Alors, elle portait de vieilles robes qui étaient loin de l’avantager et la faisaient paraître plus âgée qu’elle n’était. Le mari n’avait pas tardé à constater ce changement et il s’en affligeait. Parfois, le soir, il regardait cette douce figure aux bons yeux gris, encadrée de cheveux châtains et il aurait souhaité voir sa compagne avoir une mise plus soignée.

M. Lemay, lui, brun, grand et mince, avait toujours été élégant et il continuait de l’être. Et il restait jeune. Comme sa femme préférait rester à la maison le soir, il partait seul pour aller au cinéma, au théâtre, pour aller voir les vieux amis auxquels il restait fidèle. Il paraissait heureux, mais ses affaires l’absorbaient un peu plus qu’auparavant. Maintenant, au lieu de rentrer à cinq heures, il arrivait juste à temps pour se mettre à table avec le reste de la famille. Parfois même, il devait souper au dehors avec un client important. Aujourd’hui, les affaires se traitent au club ou au restaurant, devant un bon dîner. Mme Lemay comprenait cela et elle goûtait d’autant plus les heures où elle était dans sa maison avec ses enfants et son mari. Son bonheur était quelque chose de merveilleux, d’unique, un bonheur qui dépassait tout ce qu’elle avait rêvé. C’était un bonheur resplendissant comme un ostensoir d’or au milieu des cierges sur l’autel. Ah ! un bonheur si fabuleux, il faudrait, si c’était possible, l’enfermer comme un trésor dans un coffre-fort afin qu’il ne soit pas volé, perdu, égaré.

Lorsqu’elle voyait sa famille autour d’elle à table, lorsqu’elle voyait travailler les garçons appliqués à leurs devoirs de classe, elle se disait qu’elle avait eu une fameuse idée en recueillant ces orphelins et elle se rendait parfaitement compte que sa bonne action recevait depuis longtemps sa récompense.