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LE DESTIN DES HOMMES

clarait-il. Alors, lorsque le vieux éploré avait demandé un soir : « Qu’est-ce que je vais faire de la terre ? », « Vendez-la », avait fermement répondu Hector. « Moi je ne veux pas me faire mourir à labourer et à ensemencer. » Devant cette catégorique déclaration du seul fils qui lui restait, le vieux s’était décidé à regret à vendre la ferme qu’il avait autrefois héritée de son père, qu’il avait fait prospérer et qui lui avait permis d’amasser un peu d’argent placé sur hypothèques. Un voisin, qui voulait établir son fils qui devait se marier prochainement, avait acheté le champ que le vieux Boyer avait cultivé toute sa vie. C’avait été un affreux crève-cœur lorsqu’il avait signé chez le notaire le contrat par lequel il cédait à un étranger cette terre qu’il avait toujours espéré donner en patrimoine à son fils aîné. Il n’avait pas dormi cette nuit-là, tout bouleversé par la peine qu’il éprouvait. Des déceptions, il en avait vu dans toutes les familles, mais il avait constamment cru que le sort ferait exception pour lui. Sa propriété vendue, le vieux avait décidé d’aller vivre au village, près de l’église. Il acheta donc une modeste maison en bois dans une petite rue transversale. Dans sa cour, il y avait place pour un jardin potager. Oui, il cultiverait là des pommes de terre, du blé d’Inde, des carottes, des navets, du tabac.

Le vieil habitant avait comme voisin le père Septime Gratton, charpentier-menuisier qui vivait là avec sa femme, son fils Omer et sa fille Flore, grande brune, maigre, sèche et plate. Entre les deux maisons il y avait un passage qui conduisait dans la cour du vieux Boyer. Une haute clôture en planches séparait les deux propriétés, mais une porte avait été pratiquée dans cette enceinte, ce qui permettait aux Gratton, qui n’avaient pas de puits, de venir chercher de l’eau chez le voisin. Cette porte était aussi un instrument de bonne entente, car la mère Boyer et la