Page:La Revue blanche, t12, 1897.djvu/547

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


riches, des heureux, se mêlaient à la foule des déshérités par curiosité, peut-être pour des blessures d’orgueil et d’ambition fréquentes dans cette société romaine si passionnée de la tradition et des lois ; surtout des femmes, enchantées de ces rêves d’émancipation, où elles rêvaient de s’asservir les hommes. Déjà l’orgéon de Rome, qui exerçait une influence prépondérante, comptait, au témoignage de Tite-Live, sept à huit mille membres actifs, sans compter ceux que l’historien compare à un second peuple, et qui, assez prudents pour se tenir à l’abri d’une accusation juridiquement précise, étaient beaucoup plus nombreux. Un Comité exécutif composé de deux Romains, les plébéiens Gaius et Marcus Atinius, et de deux Italiens, Lucius Opiternius, de la ville industrielle de Faléries, en Étrurie, et Minius Cerrinius, de Capoue, fils d’Anna la prophétesse, dirigeait de Rome cette vaste confédération d’orgéons qui lentement enserrait toutes les villes italiennes, comme dans les mailles d’un filet mystérieux. Déjà les sociétés de l’Apulie, qui n’avaient encore jamais combattu, pouvaient, en quelques jours, armer tous les pâtres de l’Apennin et la conjuration avait des ramifications jusqu’en Sardaigne ; on attendait le signal de Rome où, dans le mystère des réunions nocturnes de Simila, se préparaient le massacre et l’incendie[1]. Mais toutes les espérances des orgiastes allaient se briser contre un amour de petite fille.

Un nommé T. Sempronius Rutilus, qui avait détourné au profit de l’orgéon de Rome la fortune de son beau-fils, Publius Aebutius, jeune chevalier, voulut le faire initier aux Bacchanales. Malheureusement pour les orgiastes, Aebutius était lié avec une jeune courtisane affranchie, Hispala Fecennia qui l’aimait follement. À la pensée que l’orgéon allait le ravir à sa tendresse, Hispala avoua à son amant qu’elle avait été initiée dans son enfance et que mieux valait qu’il mourût avec elle que de se laisser conduire à Simila. Aebutius refusa donc de se prêter à l’initiation. Chassé par son beau-père, il se réfugia chez sa tante Aebutia qui l’adressa au consul Sp. Posthumius. Bientôt après, Hispala habilement attirée chez Sulpicia, la belle-mère de Posthumius, et terrorisée par lui, avoua tout ce qu’elle savait.

Les révélations d’Hispala remplirent le consul de trouble. Il ordonna qu’on gardât à vue la jeune affranchie chez Sulpicia, interna provisoirement Aebutius dans la maison d’un de ses clients et, en diligence, ayant convoqué le Sénat, il lui fit son rapport sur l’affaire. Il y eut un moment de stupeur, puis on résolut d’agir avec vigueur et prudence : les consuls sont investis d’un pouvoir extraordinaire d’information contre les menées des conjurés ; les édiles, mandés sur l’heure, reçoivent l’ordre d’arrêter sans bruit tous ceux qu’Hispala avait désignés comme affiliés à la conjuration, de doubler les

  1. Immédiatement après les révélations d’Hispala, le Sénat créa des magistrats spéciaux chargés dans chaque quartier de préserver les édifices publics et privés, contre la main des incendiaires.