Ouvrir le menu principal

Page:Jules Verne - L’Île mystérieuse.djvu/566

Cette page a été validée par deux contributeurs.
566
l'île mystérieuse.

les mobiles de cette étrange existence, et je ne puis juger des effets sans connaître les causes ; mais ce que je sais, c’est qu’une main bienfaisante s’est constamment étendue sur nous depuis notre arrivée à l’île Lincoln, c’est que tous nous devons la vie à un être bon, généreux, puissant, et que cet être puissant, généreux et bon, c’est vous, capitaine Nemo !

— C’est moi, » répondit simplement le capitaine.

L’ingénieur et le reporter s’étaient levés. Leurs compagnons s’étaient rapprochés, et la reconnaissance qui débordait de leurs cœurs allait se traduire par les gestes, par les paroles…

Le capitaine Nemo les arrêta d’un signe, et d’une voix plus émue qu’il ne l’eût voulu sans doute :

« Quand vous m’aurez entendu, » dit-il[1].

Et le capitaine, en quelques phrases nettes et pressées, fit connaître sa vie tout entière.

Son histoire fut brève, et, cependant, il dut concentrer en lui tout ce qui lui restait d’énergie pour la dire jusqu’au bout. Il était évident qu’il luttait contre une extrême faiblesse. Plusieurs fois, Cyrus Smith l’engagea à prendre quelque repos, mais il secoua la tête en homme auquel le lendemain n’appartient plus, et quand le reporter lui offrit ses soins :

« Ils sont inutiles, répondit-il, mes heures sont comptées. »

Le capitaine Nemo était un Indien, le prince Dakkar, fils d’un rajah du territoire alors indépendant du Bundelkund et neveu du héros de l’Inde, Tippo-Saïb. Son père, dès l’âge de dix ans, l’envoya en Europe, afin qu’il y reçût une éducation complète et dans la secrète intention qu’il pût lutter un jour, à armes égales, avec ceux qu’il considérait comme les oppresseurs de son pays.

De dix ans à trente ans, le prince Dakkar, supérieurement doué, grand de cœur et d’esprit, s’instruisit en toutes choses, et dans les sciences, dans les lettres, dans les arts il poussa ses études haut et loin.

Le prince Dakkar voyagea dans toute l’Europe. Sa naissance et sa fortune le faisaient rechercher, mais les séductions du monde ne l’attirèrent jamais. Jeune et beau, il demeura sérieux, sombre, dévoré de la soif d’apprendre, ayant un implacable ressentiment rivé au cœur.

Le prince Dakkar haïssait. Il haïssait le seul pays où il n’avait jamais voulu


  1. L’histoire du capitaine Nemo a été, en effet, publiée sous le titre de Vingt mille Lieues sous les mers. Ici se place donc la même observation qui a été faite à propos des aventures d’Ayrton, sur la discordance de quelques dates. Les lecteurs voudront bien se reporter à la note déjà publiée à cet égard.
    (Avis de l’Éditeur.)