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Page:Jules Verne - L’Île mystérieuse.djvu/351

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l'abandonné.

— Oui, répondit Gédéon Spilett, mais l’infortuné n’a plus rien d’humain ! »

Le reporter disait vrai. Il était évident que, si le naufragé avait jamais été un être civilisé, l’isolement en avait fait un sauvage, et pis, peut-être, un véritable homme des bois. Des sons rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient l’acuité des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que de la chair crue. La mémoire devait l’avoir abandonné depuis longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus faire de feu ! On voyait qu’il était leste, souple, mais que toutes les qualités physiques s’étaient développées chez lui au détriment des qualités morales !

Gédéon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni même entendre… et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le reporter crut voir que toute raison n’était pas éteinte en lui.

Cependant, le prisonnier ne se débattait pas, et il n’essayait point à briser ses liens. Était-il anéanti par la présence de ces hommes dont il avait été le semblable ? Retrouvait-il dans un coin de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait à l’humanité ? Libre, aurait-il tenté de s’enfuir, où serait-il resté ? On ne sait, mais on n’en fit pas l’épreuve, et, après avoir considéré le misérable avec une extrême attention :

« Quel qu’il soit, dit Gédéon Spilett, quel qu’il ait été et quoi qu’il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous à l’île Lincoln !

— Oui ! oui ! répondit Harbert, et peut-être pourra-t-on, avec des soins, réveiller en lui quelque lueur d’intelligence !

— L’âme ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande satisfaction que d’arracher cette créature de Dieu à l’abrutissement ! »

Pencroff secouait la tête d’un air de doute.

« Il faut l’essayer, en tout cas, répondit le reporter, et l’humanité nous le commande. »

C’était, en effet, leur devoir d’êtres civilisés et chrétiens. Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les approuverait d’avoir agi ainsi.

« Le laisserons-nous lié ? demanda le marin.

— Peut-être marcherait-il, si on détachait ses pieds ? dit Harbert.

— Essayons, » répondit Pencroff.

Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent défaites, mais ses bras demeurèrent fortement attachés. Il se leva de lui-même et ne parut manifester aucun désir de s’enfuir. Ses yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui marchaient près de lui, et rien ne dénotait qu’il se souvînt