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Page:Jules Verne - L’Île mystérieuse.djvu/190

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l'île mystérieuse.

américains traversés par les trentième et quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n’eût pu s’emparer de l’un de ces carnivores.

« Est-ce que cela se mange ? demanda Pencroff, qui ne considérait jamais les représentants de la faune de l’île qu’à un point de vue spécial.

— Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n’ont pas encore reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et s’il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement dit. »

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire en entendant la réflexion du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin, du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu’une basse-cour serait établie à Granite-house, il fit observer qu’il serait bon de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.

Après avoir tourné la pointe de l’Épave, les colons trouvèrent une longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures du matin. Le ciel était très-pur, ainsi qu’il arrive par les grands froids prolongés ; mais, échauffés par leur course, Cyrus Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les piqûres de l’atmosphère. D’ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend infiniment plus supportables les forts abaissements de la température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique, sortait alors de l’Océan, et son énorme disque se balançait à l’horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme celle d’un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap Griffe, recourbé en forme de yatagan, s’effilait nettement à quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les rayons solaires dessinaient alors d’un trait de feu. Certes, en cette partie de la baie de l’Union, que rien ne couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus des vents d’est, n’eussent trouvé aucun abri. On sentait à la tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux, à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à l’absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que l’Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans l’ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles, les premières lignes d’arbres des forêts du Far-West. On se serait cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles et de warechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d’Oswego.