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Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/46

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Qui trompait-il ? Sandherr ou le hauptmann Dame ?

Engrenage inextricable et fécond en vilenies de toutes sortes, où le mensonge ne se distingue plus de la vérité, tricheurs contre tricheurs. Tous les dés sont pipés. Le plus souvent, chacun est à la fois dupeur et dupé. Et le plus cynique espion est parfois le plus crédule.

La coûteuse machine avait encore d’autres rouages. Sandherr avait soudoyé une domestique de l’ambassade d’Allemagne. Chargée de divers soins grossiers de ménage, la femme Bastian avait surpris la confiance de la fille de l’ambassadeur, la comtesse Marie de Munster. Elle circulait librement dans la maison et ramassait, dans les chiffonniers des bureaux et dans les cheminées, des fragments déchirés ou à demi calcinés de lettres, de notes et de brouillons. Une ou deux fois par mois, elle rassemblait son butin dans un cornet ; puis elle remettait le cornet ou le faisait parvenir à un agent du nom de Brücker qui triait les papiers, les recollait et les portait au service de statistique, au capitaine Rollin[1].

Dans cette sentine des espions, chacun suspecte son voisin de trahison et l’en accuse. Brücker avait pour maîtresse une femme Forêt, dite Millescamp, qui savait le métier de son amant et le chiffre de ses gages. Elle le dénonça au prédécesseur de Mercier, le général Loizillon, comme sujet à caution. Il lui aurait dit : « Si les Allemands me faisaient gagner 40 ou 50.000 francs, je ne refuserais pas leur argent. » Quelque temps après, Brücker la dénonça à son tour, l’accusant de lui avoir dérobé un de ses cornets et de l’avoir livré à Schwarzkoppen.

Arrêtée, le 28 décembre 1893, sous l’inculpation d’espionnage, la Millescamp protesta vivement de son

  1. Cass., I, 60, général Roget ; I, 140, Picquart ; Rennes, II, 500, Cordier, etc. Tous ces témoins taisent les noms des agents qui ont été connus depuis et publiés par les journaux.