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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/687

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Plusieurs de mes camarades étaient allés au musée de peinture, pour admirer les chefs-d’œuvre de Rembrandt et de Paul Potter : je n’avais pu les y accompagner ; tous étaient allés voir la mer à Scheveningen ; moi seul je n’avais pu trouver le temps de m’échapper pour la saluer.

Maintenant je me dédommageais de mon mieux. Après avoir roulé une heure environ dans la direction du Nord, le train, tournant à droite, longea un moment les « polders » verdoyants qui ont remplacé la mer de Harlem, puis il nous débarqua dans la grande cité du Zuyderzee. Sous la conduite de quelques camarades venus au-devant de nous, nous nous engageâmes dans les rues étroites bordées de maisons pittoresques aux étages en surplomb, et longeâmes les canaux qui font d’Amsterdam la « Venise du Nord », admirant cette capitale d’un aspect si nouveau pour nous, et où nous nous trouvions pourtant à l’aise comme dans les villages de nos montagnes, au milieu des amis qui nous faisaient un accueil si fraternel.

Le meeting était annoncé pour midi ; nous ne nous y rendîmes pas, sachant que Marx se proposait d’y prendre la parole [1]. Je m’en fus, avec Alerini, Farga et Cafiero, faire un tour dans un quartier excentrique qui présentait une vaste place et des jardins ; nous désirions causer un peu à notre aise et entre nous. Farga était pour moi, depuis 1869, un ami admis dans notre entière intimité : esprit pratique, caractère calme, préoccupé avant tout des questions d’organisation ouvrière, il représentait dans l’Internationale espagnole le bon sens et la modération. Alerini ne m’était connu encore que par les récits de Bastelica et de Bakounine, mais il m’avait inspiré tout de suite sympathie et confiance ; plus je le vis, plus j’aimai son cœur chaud, sa droiture, sa vaillance simple et sans phrases. Cafiero, bon enfant et le cœur sur la main, c’était le loyal révolutionnaire, plein d’abnégation et d’enthousiasme. Nous nous demandions, en songeant au passé et à l’avenir, comment il faudrait réorganiser l’Internationale et établir entre les Fédérations des liens qui n’avaient existé jusqu’alors que de façon bien imparfaite. En France, Varlin n’était plus là ; Richard avait trahi ; Bastelica semblait vouloir abandonner la lutte. En Espagne, Sentiñon s’était découragé. Ne fallait-il pas essayer de reconstituer, avec les nouveaux éléments qui s’offraient, une entente internationale ? Alerini affirmait qu’il se trouverait des Français pour remplacer les morts et les traîtres. En Espagne, la création spontanée de la Alianza montrait combien les socialistes espagnols étaient disposés à comprendre et à pratiquer l’action concertée ; et il ne s’agissait plus que d’ajouter, à ce qui n’avait été qu’une entente dans les limites d’une fédération régionale, l’entente internationale entre les plus actifs et les plus dignes de confiance. En Italie, une étroite intimité existait déjà entre les hommes qui venaient d’organiser l’Internationale dans ce pays ; et, par l’intermédiaire de Bakounine, auquel la première impulsion était due, ils étaient entrés ou allaient pouvoir entrer en relations avec les militants du Jura, de France et d’Espagne. Nous tombâmes d’accord qu’il faudrait profiter de l’occasion qu’offrirait le Congrès convoqué à Saint-Imier pour le 15 septembre, et auquel devaient se rendre les délégués espagnols aussi bien que des délégués italiens ; ce rapprochement nous donnait l’espoir qu’il serait possible d’établir entre nous tous, qui luttions pour la réalisation des mêmes idées, un accord destiné à substituer l’action collective aux efforts restés jusque-là trop isolés.

Ayant rejoint ensuite nos camarades, nous allâmes avec eux à l’endroit où tout le monde s’était donné rendez-vous. Je transcris ce que dit le Bulletin de l’emploi du reste de ce beau dimanche :

  1. « Un meeting auquel assistèrent environ cent cinquante personnes fut donné à midi dans un local en dehors de la ville ; les orateurs de la majorité y parlèrent seuls ; Marx, Becker, Sorge et quelques autres y prononcèrent des discours qui furent écoutés avec beaucoup de froideur ; la minorité s’abstint. » (Bulletin.)