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corps un instrument de domination [1]. Lorsque la question dut être portée devant le Congrès, Serraillier, voyant que Marx s’opiniâtrait dans son opinion, s’avisa, pour l’effrayer, de lui dire qu’il allait distribuer à un certain nombre de proscrits français venus à la Haye en spectateurs — Lissagaray et autres — les mandats dont il disposait : il aurait constitué ainsi, de sa propre autorité, un groupe capable de tenir les blanquistes en échec et d’enlever le vote, malgré Marx, sur la question du siège du Conseil. Devant cette menace, Marx capitula : il lui importait de conserver, aux yeux du public, au moins les apparences de l’autorité, et il ne fallait pas qu’il risquât de se trouver en minorité, fût-ce une seule fois. Il consentit donc à renoncer au maintien du Conseil à Londres ; mais, de concert avec Engels, il imagina aussitôt un moyen de s’assurer quand même la haute main sur le futur Conseil général : il proposa qu’il fût placé non en Europe, où il eût probablement échappé à son influence, mais de l’autre côté de l’Atlantique, à New York [2] : proposition qui fut votée, comme on le verra, grâce à l’appoint de neuf voix de la minorité.

Les blanquistes, à qui Marx avait fait, avant le Congrès, des promesses formelles, et qui venaient de voter l’accroissement des pouvoirs du Conseil général parce qu’ils avaient compté que ce Conseil serait entre leurs mains, se virent joués ; dans leur dépit, ils quittèrent le Congrès (p. 343), et sortirent ensuite de l’Internationale. Mais ces hommes, qui avaient trempé dans les intrigues ourdies contre la minorité, et qui se trouvèrent, en fin de compte, les dupes de compères plus malins qu’eux, étaient mal venus à se plaindre.

Comment les blanquistes — Cournet, Vaillant, Arnaud et Ranvier — avaient-ils obtenu des mandats de délégués ? Cournet était censé délégué par le Comité central de Copenhague ! Put-il sérieusement se figurer qu’il avait qualité pour parler au nom du prolétariat du Danemark ? et le programme révolutionnaire qu’il présenta au Congrès de la Haye avec ses amis répondait-il le moins du monde aux aspirations des ouvriers danois ?

Vaillant, lui, avait un mandat d’une Section de la Chaux-de-Fonds ! Cela nous surprit fort, Schwitzguébel et moi ; nous exprimâmes quelques doutes sur l’authenticité du mandat, et Vaillant voulut bien nous le faire voir : c’était un chiffon de papier par lequel MM. Elzingre, ex-député au Grand-Conseil neuchâtelois, et Ulysse Dubois, le héros du Congrès romand d’avril 1870, annonçaient qu’ils envoyaient au Congrès de la Haye un délégué muni de pleins-pouvoirs en la personne de... (le nom en

  1. On lit dans la circulaire adressée par le Conseil fédéral anglais aux Sections anglaises, en janvier 1873 : « Dans la dernière séance tenue par l’ex-Conseil général [août 1872], le citoyen Jung proposa que le Conseil général n’eût plus son siège à Londres. Cette proposition fut fortement appuyée par les membres du Conseil fédéral anglais, leur opinion étant que, dans l’intérêt de l’Association, le Conseil général devait être transféré sur le continent. Le citoyen Jung ne se borna pas à faire cette proposition ; il remit en outre au citoyen Johannard une lettre que celui-ci était chargé de lire à la Haye dans le cas où le Conseil général serait maintenu à Londres, lettre par laquelle Jung refusait d’avance toute nomination à ce Conseil. La proposition de Jung fut rejetée, grâce à l’opposition des citoyens Marx et Engels, qui parlèrent fortement contre tout changement de siège du Conseil général ; ces mêmes citoyens soutinrent plus tard à la Haye l’opinion contraire, et proposèrent le transfert du Conseil à New York, le motif de cette politique de girouette était, lorsque Marx et Engels soutinrent que le siège du Conseil ne devait pas être changé, de s’assurer les votes des blanquistes membres du Conseil, qui désiraient que le siège du Conseil général restât à Londres. Les blanquistes furent donc flattés d’abord, puis trahis ; lorsqu’on n’eut plus besoin d’eux, on les jeta par dessus bord. » Jung a confirmé ce récit : « À la dernière séance du Conseil général avant le Congrès de la Haye, je proposai par écrit que le siège du Conseil général ne fût plus à Londres ; Marx et Engels ne voulurent pas en entendre parler. J’aurais voulu voir le Conseil général en Suisse ou en Belgique. » (Déclaration de Jung au Congrès de la Fédération anglaise à Londres, 26 janvier 1873.)
  2. Ces détails ont été racontés par Jung au Congrès de Londres, le 26 janvier 1873.