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On lit ce qui suit à la page 322 du livre d’Anselmo Lorenzo, El Proletariado militante : « Après mon retour de Londres.... dans une lettre particulière adressée aux amis de Barcelone, où je leur parlais de la Conférence, j’écrivis cette phrase : « Si ce que Marx a dit de Bakounine est vrai, ce dernier est un infâme ; et si ce n’est pas vrai, l’infâme est Marx : il n’y a pas de milieu, — tant sont graves les accusations que j’ai entendues ». Alerini et Farga transmirent ces paroles à Bakounine, et celui-ci répondit par une lettre très étendue où il se défendait, lettre qui me fut transmise par Alerini à une époque où je me trouvais déjà à Vitoria, après avoir donné ma démission de secrétaire général du Conseil fédéral résidant à Valencia ».

Ce fut l’une des lettres d’Alerini arrivées à Locarno le 2 et le 5 avril qui transmit à Bakounine le propos de Lorenzo qu’on vient de lire. Bakounine vit là une occasion d’obliger enfin le Conseil général à s’expliquer, et il résolut d’écrire à Lorenzo pour lui demander quelles avaient été, exactement, les accusations articulées contre lui devant la Conférence. Il existe, dans les papiers de Bakounine, un premier projet de lettre à Lorenzo (en français) assez court, portant la date du 24 avril ; il fut suivi de deux autres, qui restèrent inachevés ; enfin la lettre sous sa forme définitive (en français) fut terminée le 9 mai, et reçut la date du 10 mai. Les jours suivants, Bakounine en fit une copie que, d’après le calendrier-journal, il m’envoya le 16 [1].

C’était à un ami de Fanelli, à un homme qui, en 1868, avait donné son adhésion au programme de l’Alliance, que Bakounine s’adressait. Il lui disait, en débutant :


Laissez-moi vous exprimer mon étonnement et mon regret, citoyen, qu’étant l’ami de mon ami Fanelli, qui a été le premier qui vous ait parlé de moi, vous n’ayez pas cru devoir lui demander des explications sur mon compte, immédiatement après votre retour de Londres. De cette manière j’aurais eu connaissance des calomnies infâmes dont je parais avoir été l’objet à Londres et dont jusqu’à présent je ne connais pas encore la teneur... Je sais par notre ami Fanelli que vous êtes un homme loyal, juste, consciencieux et sincère. J’ai donc lieu d’espérer que vous voudrez bien me répondre avec toute la franchise fraternelle que j’ai le droit d’attendre de vous.


Je regrette de ne pouvoir reproduire ici les principaux passages de cette longue lettre à Lorenzo ; mais je transcris au moins quelques lignes relatives à Marx, dans lesquelles Bakounine rend justice, comme toujours, à celui qui le poursuivait de sa haine :


Je connais Marx de longue date, et, bien que je déplore certains défauts, vraiment détestables, de son caractère, tels qu’une personnalité ombrageuse, jalouse, susceptible et trop portée à l’admiration de soi-même, et une haine implacable, se manifestant par les plus odieuses calomnies et par une persécution féroce, contre tous ceux qui, en partageant généralement les mêmes tendances que les siennes, ont le malheur de ne pouvoir accepter ni son système particulier, ni surtout sa direction personnelle et suprême, que l’adoration pour ainsi dire idolâtre et la soumission trop aveugle de ses amis et disciples l’ont habilué à considérer comme la seule rationnelle et comme la seule salutaire, — tout en constatant ces défauts qui gâtent souvent le bien qu’il est capable de faire et qu’il fait, j’ai toujours

  1. Nettlau a donné le texte du projet du 25 avril, et des fragments étendus de la lettre du 10 mai (pages 389-590, 586-588).